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Mulhouse le 14/12/2004

EDITO :   nouvelle année, nouvelles frontières ?  diaporamas (avec nouvelles photos optimisées+++)  NEW

"Là où croît le danger croît la force de ce qui sauve" (Hölderlin). "Quand un enfant du village sort, c'est tout le village qui réussit" (proverbe africain) voir aussi http://www.fleetofhope.tk/

       BRANCHEMENTS Anthropologie de l'universalité des cultures NEW     LANGUE RÉGIONALE Le bilinguisme en panne   Lettre envoyée au Président George W. Bush par le Cardinal Archevêque de Boston Bernard Law    "Vieille Europe" ou vieille Amérique ?    Une Europe de plus en plus coupée du reste du monde    Portrait de l'Europe en "vieille femme" fragile    L'embargo tue le peuple irakien    Congrès sur le sida: l'accès aux traitements, enjeu phare pour les chercheurs     SRAS et sida, un cocktail explosif pour la Chine   Combattantes du sida   Le sida, arme électorale    La repentance tempérée de la bible du libéralisme    LE LANCET S'ASSOCIE A UN APPEL POUR PREVENIR LE DECES PAR MALADIE DE 10 MILLIONS D'ENFANTS CHAQUE ANNEE    Médecins sans frontières alerte le G8 sur les maladies négligées du tiers-monde    La société civile au secours de l'Afrique   L'abandon de souveraineté ou le carnage   Trois mots sur l'Afrique  L'inutilité du romancier sud-africain Y a-t-il un sens à être un écrivain blanc en Afrique du Sud NEW    Salomon: pour endiguer le chaos, l'Australie doit "recoloniser"    Le pape demande une référence au christianisme dans la constitution de l'UE   Les peurs d'Eva Joly + www.declarationdeparis.org + http://grioo.com/opinion438.html http://www.transparency.org    Le "weblog", nouvelle arme contre les mollahs    A quoi sert la croissance, si elle ne rend pas plus heureux ?   lettre d'une maman   Fer unseri Sproch   LA BARQUE DANS LE VIEUX RHIN Claude Vigée, dans le Creuset du vent et http://www.sdv.fr/judaisme/perso/vigee/ 

  ebene1.JPG (42797 octets) ebene2.JPG (43958 octets) euroa.jpg (51353 octets) europeb.JPG (31461 octets) courrier6.jpg (52013 octets) Kiss1.jpg (33108 octets) Kiss2.jpg (50143 octets) para.jpg (40788 octets) europe.jpg (36136 octets) Thomine.jpg (71997 octets) sidmonde.jpg (74408 octets) 

ÉVOLUTION POLITIQUE ET GLOBALISATION De nombreux observateurs sérieux comptent sur la croissance économique et sur les nouvelles technologies de l'information pour faire entrer le monde dans une nouvelle ère de prospérité et de stabilité politique globales. Ce n'est que chimère. L'ordre mondial a besoin de consensus, ce qui présuppose que les différences entre nantis et démunis, toujours susceptibles d'ébranler la stabilité et le progrès, soient de nature à laisser aux seconds l'espoir de parvenir à s'élever par leurs propres efforts. Faute de quoi, les troubles ne peuvent que s'accroître, tant à l'intérieur des sociétés qu'entre elles. Les dirigeants du monde - et plus particulièrement ceux des démocraties industrialisées - ne peuvent ignorer qu'à maints égards, l'écart entre les bénéficiaires de la mondialisation et le reste du monde est en train de se creuser, là encore au sein des différentes sociétés et entre elles. La globalisation est devenue synonyme de croissance. Or celle-ci exige des capitaux, lesquels cherchent le meilleur rendement possible moyennant le risque le plus faible. Ils sont donc attirés par les lieux qui offrent le meilleur compromis entre risque et rendement. Dans les faits, cela signifie que, sous une forme ou une autre, les États-Unis et les autres pays industrialisés avancés sont appelés à absorber un pourcentage toujours plus écrasant des capitaux disponibles à l'échelle mondiale. Dans la mesure où le grand marché haussier des années 1990 reflétait cette réalité - en fait, il reposait même sur elle -, l'écart entre pays industrialisés et en voie de développement s'est creusé malgré une création de richesse sans précédent. Sans capitaux suffisants, les pays en développement ne peuvent pas connaître de croissance ni créer des emplois. Et en l'absence d'une amélioration de la situation de l'emploi, les hommes politiques finiront par perdre le goût des réformes indispensables pour s'engager dans la globalisation. Henry Kissinger.

  Chers visiteurs,                             

                      ayant rencontré récemment  quelques difficultés techniques avec le "forum" je me suis décidé à rajouter une page d'éditorial pour vous donner les dernières nouvelles des thèmes abordés sur ce site web  dont c'est déjà la troisième année d'existence.

               Les dernières cartes concernant l'épidémiologie du sida dans le monde que vous trouverez sur la page d'accueil résument mieux la situation que de longs discours :   nous ne sommes malheureusement qu'au début de cette pandémie qui peut toucher bien évidemment n'importe qui n'importe où. Toutefois, l'analyse des récentes flambées de cette épidémie montre bien que l'extension du VIH suit de très près les états de crises internes ou externes que traversent de nombreux états notamment en Afrique mais aussi en Europe de l'Est et en Asie (dernières nouvelles d'Afrique du Sud , voir aussi http://www.fleetofhope.tk/ ).

               En ce qui concerne le handicap mental de l'enfant mais aussi de l'adulte dans notre pays, les familles et les professionnels attendent cette année des autorités une politique volontariste et juste assurant à chaque personne et à sa famille une aide précoce et continue, bien adaptée à leur situation particulière :  c'est à dire suivant les cas  à domicile, en externat ou en internat.

               Le développement de l'enseignement bilingue paritaire précoce dans notre région devrait pouvoir bénéficier de l'anniversaire en janvier de 40 ans d'amitiés franco-allemandes. Cette réconciliation historique après des décennies de conflits barbares, considérée en Alsace comme une sorte de miracle..., pourrait et devrait servir d'exemple à de nombreux pays en guerre surtout sous les tropiques mais parfois aussi à quelques centaines de kilomètres de nos frontières : sans un minimum de paix et de justice il n'y a pas de développement durable possible !

N'hésitez pas à me faire part de vos remarques et/ou suggestions par émail , par téléphone au +33 (0)3 89 31 85 72 ou de vive voix..., bonne année à tous, bon surf un noch alles guata zum neja Johr

                                                                                                                                                                             Christian HUBER 

         ...Seule jusqu'ici dans l'Histoire - l'Histoire, mémoires des peuples, et c'est pour cela que l'Europe seule a une Histoire - l'Europe a su associer dans son activité morale le dynamisme lyrique qui précipite l'avenir au-devant de nos pas comme une réalité vivante, et le statisme rationnel qui définit ses principales conquêtes et les fixe dans la loi...  Cependant une dernière chance s'offre à elle, si don Quichotte et Sancho chevauchent de concert dans son cœur, en bon camarades. Elle peut, en stabilisant l'action de la Russie, servir de lien positif entre l'Amérique et l'Asie, dont la force n'est pas faite de la possession simultanée des deux éléments qui ont créé l'Europe, mais au contraire de l'ivresse avec laquelle elles vivent chacun d'eux, celui qui consiste essentiellement à agir et celui qui consiste essentiellement à penser...           Elie FAURE Découverte de l'archipel 1932

BRANCHEMENTS Anthropologie de l'universalité des cultures (Jean-loup Amselle) Flammarion

Le cadre judéo-chrétien 

" Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Comme ils étaient partis de l'Orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Shinear, et ils y habitèrent. Ils se dirent l'un l'autre : Allons ! faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment. Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur le feu de toute la terre. L'Étemel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Et l'Éternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c'est là ce qu'ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu'ils auraient projeté. Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu'ils n'entendent plus la langue les uns des autres. Et l'Éternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville. C'est pourquoi on l'appela du nom de Babel, car c'est là que l'Éternel confondit le langage de toute la terre, et c'est de là que l'Éternel les dispersa sur la face de toute la terre. " C'est évidemment autour de Babel, figure majeure de l'interprétation des rapports entre universalisme et particularisme, que tourne une bonne partie de la réflexion contemporaine sur la globalisation . Dieu, l'universel abstrait, punit les hommes d'avoir voulu bâtir une tour s'élevant jusqu'au ciel et d'avoir voulu parler une seule et même langue. Par la confusion des langues, il enferme les hommes dans leur particularisme linguistique, leur universel concret, et en les empêchant de communiquer s'arroge le monopole du savoir et du pouvoir absolus. Mais loin de voir dans la confusion des langues un acte divin destiné à punir les hommes de leurs prétentions universalistes, l'on peut, à l'inverse, en suivant saint Augustin, interpréter la dispersion des nations, dans une perspective multiculturaliste, comme une dissémination libératrice permettant d'échapper au despotisme de l'Un . De la sorte, si saint Paul est bien le fondateur de l'universalisme, comme le prétend Alain Badiou, en ce qu'il entend élever le message de Jésus au-dessus du savoir grec et de la loi juive, il est également, de même que les autres apôtres, l'artisan du particularisme, dans la mesure ou, renonçant à utiliser le grec, il s'exprime dans la langue de chaque ethnos . Babel et la Pentecôte, en tant que figures symétriques de la confusion des langues et de la descente du Saint-esprit sur les apôtres, permettent ainsi à la traduction d'apparaître comme la particularisation du signifiant universel. Le prophète ou le messie, dans cette perspective, se définit à la fois comme le traducteur du message divin dans la langue de son peuple et comme celui qui permettrait au particulier d'accéder à l'universel. C'est dans cette complémentarité, et non dans une opposition fictive entre l'universel divin ou linguistique d'une part et le relativisme ethnique d'autre part, qu'il faut à notre sens envisager les questions identitaires, que celles-ci ressortissent au domaine africain ou à l'aire européenne. En témoigne, au XIe siècle, l'entreprise de Cyrille et Méthode, qui inventent un alphabet et qui, en s'inspirant du modèle de la Pentecôte, traduisent la Bible du grec en slave, jetant ainsi les bases du nationalisme russe. En témoigne également la traduction de la Bible en allemand par Luther, qui pose les fondements de la nation allemande et préfigure ainsi toute une lignée de penseurs qui s'attacheront à défendre et à illustrer la langue allemande par opposition notamment à la langue française. De ce point de vue, peut être n'est-ce pas un hasard si Leibniz est tout à la fois le théoricien de la monade et celui de la nation, et sans doute est-il possible de voir dans la nation une illustration de la monade . De même la notion de génie national ( Volksgeist) telle qu'elle a été conçue par Herder et dont on connaît l'importance pour la généalogie du concept d'ethnie ne pouvait-elle apparaître que dans un pays qui se pensait comme dominé. En ce sens le messianisme linguistique ou le prophétisme scripturaire ne serait que la réaction à une situation d'oppression s'exerçant dans le domaine économique, politique et culturel, et c'est en cela que l'hégémonie que la France exerçait sur l'Europe au XVIIIe siècle peut être comparée mutatis mutandis à la domination coloniale des puissances européennes en Afrique. De même la crispation sur l'identité française et la défense forcenée de la langue qui en résulte (francophonie) peut-elle apparaître comme la réaction d'une élite politico-lettrée face à l'hégémonie américaine, c'est-à-dire face à une situation de globalisation qui voit l'anglais ou plus exactement l'américain prendre la place de l'ancien idiome dominant ravalé au rang de langue régionale ".

NEW  Bilinguisme et coopération transfrontalière, Projet de l'Académie de Strasbourg 2003-2007; venez donner votre avis sur: le forum

LANGUE RÉGIONALE Le bilinguisme en panne in l'ALSACE du 12/06/2003

Le Comité pour la langue régionale d'Alsace tire le signal d'alarme : le nombre de postes de professeurs des écoles en langue régionale recule en 2003. Henri Goetschy et Monique Matter, responsables du Comité fédéral des associations pour la langue et la culture régionales d'Alsace, crient au " sabotage " du bilinguisme en Alsace, protestant contre le " non-respect par l'Éducation nationale de la convention du 18 octobre 2000 sur la politique régionale des langues vivantes en Alsace ". C'est le journal officiel du 6 mai, qui a mis le feu aux poudres : le texte annonçait en effet un recrutement limité cette année à 31 professeurs des écoles en langue régionale pour l'académie de Strasbourg. " En 2002, ce nombre s'élevait à 39, rappelle Henri Goetschy, vice-président du comité fédéral. Or, la convention d'octobre 2000 sur l'enseignement des langues en Alsace prévoyait que 50 enseignants devaient être formés annuellement pour l'enseignement bilingue français-allemand. "Moins d'un quart des objectifs atteints. Des promesses qui en sont restées au stade de vœux pieux, ce qui provoque la colère d'Henri Goetschy : " C'est un véritable déni de justice. Le recteur dit qu'il ne peut pas faire mieux, mais si cette convention n'est pas respectée, c'est que les élus n'ont pas fait leur devoir. " Le comité a donc adressé aux 22 parlementaires de la région et aux collectivités locales une lettre pour leur rappeler que " moins du quart des objectifs de la convention sont atteints, et ce à la moitié de son temps d'application ". Les solutions existent pourtant, selon le comité, mais celui-ci dénonce un certain immobilisme, voire une véritable obstruction : " En Alsace, les inspections académiques ont fait appel à de nombreux contractuels pour l'enseignement bilingue du premier degré. Grâce au concours interne spécial, ils pourraient passer titulaires sur les postes prévus. Mais ce concours n'a pas été organisé depuis deux ans dans l'académie de Strasbourg, en complète violation de la loi. " Face à ce qu'ils considèrent comme des " infractions ", les membres du comité ne souhaitent pas pour autant saisir la justice : " Nous avons demandé à être reçus au rectorat et à rencontrer les élus. Pour l'instant, nous ne faisons que lancer un appel et attendre la réponse ". Clément Tonnot

Lettre envoyée au Président George W. Bush par le Cardinal Archevêque de Boston Bernard Law.  Lettre transmise par Martine Henkart pour large diffusion

Monsieur le Président, Dite la vérité au peuple, Monsieur le Président, au sujet du terrorisme. Si les illusions au sujet du terrorisme ne sont pas détruites, alors la menace continuera jusqu'à notre destruction complète. La vérité est qu'aucune de nos nombreuses armes nucléaires ne peut nous protéger de ces menaces. Aucun système "Guerre des Étoiles" (peu importe la technique de pointe, ni combien de milliards de dollars seront gaspillés dans ces projets) ne pourra nous protéger d'une arme nucléaire transportée dans un bateau, un avion ou une voiture louée. Aucune arme, ni de votre arsenal, ni un centime des 270 millions de dollars gaspillés chaque année dans le dénommé "système de défense" ne peut éviter une bombe terroriste. C'est un fait militaire. En tant que lieutenant-colonel à la retraite et dans de fréquentes conférences au sujet de la sécurité nationale, j'ai toujours cité le Psaume 33 : "Un roi n'est pas sauvé par son armée puissante, comme un guerrier n'est pas sauvé par sa vigueur". La réaction évidente est : "Alors que pouvons-nous faire ? N'existe-t-il rien, que nous puissions faire pour garantir la sécurité de notre peuple ? Si ! Mais pour entendre cela, il faut savoir la vérité sur la menace. Monsieur le Président, vous n'avez pas dit la vérité sur le "pourquoi" nous sommes la cible du terrorisme, quand vous avez expliqué pourquoi nous bombarderions l'Afghanistan et le Soudan. Vous avez dit que nous étions la cible du terrorisme, parce que nous défendions la démocratie, la liberté et les droits humains dans le monde. C'est absurde, Monsieur le Président. Nous sommes la cible des terroristes, parce qu e, dans la plus grande partie du monde, notre gouvernement a défendu la dictature, l'esclavage et l'exploitation humaine. Nous sommes cible des terroristes, parce que nous sommes haïs, et nous sommes haïs, parce que nous avons fait des choses odieuses. En combien de pays des agents de notre gouvernement ont-ils chassé des leaders par leurs peuples, en les remplaçant par des dictateurs militaires, des marionnettes désireuses de vendre leur propre peuple à des groupes américains multinationaux ? Nous avons fait cela en Iran, quand les Marines et la CIA ont déposé Mossadegh, parce qu'il avait l'intention de nationaliser l'industrie pétrolière. Nous l'avons remplacé par le Shah Reza Pahlevi et nous avons armé, entraîné sa garde nationale haïe, la SAVAK, qui a réduit à l'esclavage, brutalisé le peuple iranien, pour protéger les intérêts financiers de nos compagnies pétrolières. Depuis cela, est-il difficile d'imaginer qu'il existe, en Iran, des personnes qui nous haïssent ? Nous l'avons fait au Chili, nous l'avons fait au Vietnam. Plus récemment nous avons tenté de le faire en Irak. C'est clair ! Combien de fois l'avons-nous fait au Nicaragua et dans d'autres républiques en Amérique Latine ? Une fois après l'autre, nous avons destitué des leaders populaires, qui voulaient répartir les richesses de leur terre pour que le peuple les gère. Nous les avons remplacés par des tyrans assassins, qui vendaient leur propre peuple pour que -moyennant le paiement de sommes énormes pour engraisser leur compte bancaire privé - la richesse de leur propre terre puisse être accaparée par des sociétés telles que Domino Sugar, United Fruit Company, Folgers et d'autres semblables. De pays en pays notre gouvernement a obstrué la démocratie, a étouffé la liberté et a piétiné les droits humains. C'est pour cela que nous sommes haïs dans le monde et c'est pour cela que nous sommes la cible des terroristes. Le peuple du Canada jouit de la liberté et des droits humains, ainsi que le peuple de Norvège et de Suède. Avez-vous entendu dire que des Ambassades canadiennes, norvégiennes ou suédoises aient été bombardées ? Nous ne sommes pas haïs parce que nous pratiquons la démocratie, la liberté et les droits humains. Nous sommes haïs parce que notre gouvernement refuse ces choses aux peuples du Tiers-monde, dont les ressources sont convoitées par nos groupes multinationaux. Cette haine que nous avons semée, se retourne contre nous en nous effrayant par le terrorisme, et, dans l'avenir, par le terrorisme nucléaire. Une fois que la vérité a été dite sur les raisons de cette menace et une fois qu'elle a été entendue, la solution devient évidente. Nous devons changer nos pratiques. Nous libérer de nos armes nucléaires (même unilatéralement s'il le faut), améliorera notre sécurité. Changer drastiquement notre politique extérieure, la consolidera. Au lieu d'envoyer nos fils et nos filles de par le mon de, pour tuer des Arabes, en vue de prendre possession du pétrole, qui existe sous leur sable, nous devrions les envoyer pour reconstruire leurs infrastructures, fournir de l'eau potable et nourrir les enfants affamés. Au lieu de continuer à tuer des milliers d'enfants irakiens tous les jours par nos sanctions économiques, nous devrions aider les Irakiens à reconstruire leurs centrales électriques, leurs stations de traitement des eaux, leurs hôpitaux, tout ce que nous avons détruit et ce que nous empêchons de reconstruire avec nos sanctions économiques... Au lieu d'entraîner des terroristes et des escadrons de la mort, nous devrions fermer l'École des Amériques. Au lieu de soutenir la révolte, la déstabilisation, l'assassinat et la terreur dans le monde, nous devrions abolir la CIA et donner l'argent dépensé pour elle aux organismes humanitaires. En résumé, nous devrions être bons au lieu d'être mauvais. Qui alors essaierait de nous arrêter ? Qui nous haïrait ? Qui voudrait nous bombarder ? C'est cela, Monsieur le Président. C'est cela que le peuple américain a besoin d'entendre.

Bernard LAW, Cardinal-Archevêque de Boston   Sources Forum des Editions Félix  Reproduction et distribution vivement recommandée

"Vieille Europe" ou vieille Amérique ? par Graham E. Fuller.   Le Monde du 14.02.03

La récente remarque acerbe, dictée par la frustration, du secrétaire à la défense des Etats-Unis, Donald Rumsfeld, clamait que seule la " vieille Europe" forme une opposition européenne significative au projet américain d'attaquer l'Irak. Rumsfeld visait évidemment nos alliés d'antan, la France et l'Allemagne, et la critique fit mouche, provoquant une vive réaction des deux pays. Mais quoi que nous pensions de la prudence (ou de la timidité) française et allemande dans cette opposition à une course à la guerre en Irak, la question intéressante est : Rumsfeld a-t-il raison ? Qui, en l'occurrence, représente vraiment la "vieille façon de penser" ? La thèse avançant que c'est en réalité l'Amérique qui représente les " vieilles valeurs", et non la France et l'Allemagne, pourrait bien être mieux fondée. Vieux et nouveau ne recouvrent pas automatiquement les notions de bon et mauvais. Mais nous ferions bien de réfléchir à cette formulation, car elle en dit long sur l'évolution du monde dans le futur. En réalité, il pourrait bien être plus facile de plaider que la France et l'Allemagne représentent véritablement la "nouvelle Europe", voire le monde à venir. Qu'on y réfléchisse un instant. Ces deux puissances européennes ont tourné la page sur cinq siècles de guerres, deux guerres mondiales dévastatrices, afin de former une nouvelle union, avec une monnaie commune et le désir partagé de forger une large politique commune. Franchir un tel pas représente une révolution pour de très vieux Etats-nations rivaux, dotés de cultures fort différentes. Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Cette Union européenne est une expérience remarquable – la première fois dans l'histoire que des Etats auront volontairement abandonné de vrais pans de leur propre souveraineté nationale pour participer à un nouveau projet de civilisation. Turcs, Bulgares et Lettons sont en train de supplier pour avoir le droit de régler le coûteux ticket d'entrée qui permettra leur adhésion. Les préalables actuellement requis sont que les Etats membres doivent être authentiquement démocratiques, qu'ils doivent protéger les droits de l'homme et les libertés civiles, et qu'un recours à la guerre entre membres de l'Union est exclu. Ces Etats se voient comme une communauté en expansion progressive, gagnant de nouveaux membres et se développant géographiquement – mais uniquement après qu'ont été réunis des critères très stricts. Ils aspirent à constituer une nouvelle force dans le monde, et sont en vérité en train d'y parvenir. C'est la première fois que nous assistons à l'émergence d'un "empire" bâti sur le consensus et le désir commun plutôt que sur le pouvoir et la conquête. Voilà qui ne ressemble guère à la "vieille Europe". En fait, c'est l'Amérique qui incarne réellement le "vieux monde". Il s'agit là d'un constat et pas d'une remarque désobligeante. L'Amérique se considère aujourd'hui comme le gentil chef – ou le gendarme – du monde qui sapera n'importe lequel et chacun des efforts de rivaux potentiels ou chefs régionaux, amis ou pas, pour faire de l'ombre à la puissance écrasante des Etats-Unis. Certes, cette pax americana peut avoir de nombreux aspects positifs, et aussi négatifs, mais son fondement sur une monopolisation du pouvoir plutôt que sur le consensus rend la qualification de " nouveau monde" un peu hasardeuse. La puissance, pas la loi internationale, est bien la véritable base du "vieux pouvoir" et de l'"ordre ancien", depuis la nuit des temps. Mais tout de même, l'Amérique n'est-elle pas le "nouveau monde" si l'on considère son caractère multiethnique ? Pas vraiment. Si l'Amérique est une expérience remarquable et largement réussie de multiculturalisme, elle est aussi unique ou presque en tant que nation d'immigrants. Pas de vieille terre des ancêtres, en Amérique. Alors que l'Europe n'est que vieilles terres des ancêtres – " patries" au sens où l'entendait Charles de Gaulle. L'expérience consistant à forger une nouvelle unité coopérative à partir de vieilles patries ethniques n'en est que plus difficile. Une fois encore, l'Europe est le modèle pour un monde de patries ethniques, pas la nation d'immigrants de l'Amérique du Nord. Le monde est en vérité un endroit dangereux. Les Saddam Hussein et Kim Jong- iI ne disparaîtront jamais totalement. Et il faudra bien faire usage de la force pour relever certains de ces défis de temps à autre. Mais l'avenir laisse entrevoir que cette force sera celle d'une communauté internationale en expansion, fondée sur la primauté consentie du droit, qui émergera lentement pour remplir cette mission. Nul ne peut nier que la puissance des Etats-Unis peut être utilisée avantageusement pour résoudre certaines crises. Mais lorsque d'autres Etats, même amis, ont le sentiment d'avoir peu de poids, ou aucune voix, dans la façon dont le shérif non élu dirige la ville, nous fonctionnons sur les vieux principes d'une politique fondée sur le pouvoir. Il ne s'agit pas là d'un schéma utopique pour un ordre idéal. En effet, le monde a déjà emprunté ce chemin lent et douloureux de communautés librement établies, réunies par un consensus, ce qui est le cas, en premier lieu, des Nations unies. Certes, il arrive à l'ONU d'être ridicule, voire irritante à l'occasion, dans ses indécisions et ses récriminations. Au Congrès américain aussi. Ses mécanismes ne sont pas les plus rapides au monde pour aboutir à des résultats. Mais il faut considérer le chemin parcouru en moins d'un siècle, depuis que cet organisme international a commencé à intervenir réellement dans divers domaines, dont les droits de l'homme, les codes de conduite, les enquêtes et inspections internationales, le maintien de la paix et l'entretien de troupes. Cette réalité a contraint jusqu'à l'administration Bush à chercher le soutien et l'onction des Nations unies là où c'était possible. Ce sont là encore des signes d'évolution vers un nouveau monde, pas vers un monde ancien. La tâche de l'Amérique est de fonctionner avec cette évolution, pas contre elle. Ce qui ne signifie pas ne pas faire la guerre à l'Irak, mais s'efforcer à tout prix de travailler sur les forces de l'avenir, au lieu de faire valoir la loi du plus fort qui a cours depuis plusieurs millénaires. Certes, la France et l'Allemagne ont leurs intérêts et leurs priorités propres, souvent écartés d'un revers de main méprisant par les décideurs politiques de Washington qui y voient mesquinerie et petitesse. Mais n'avons-nous pas, nous les Etats-Unis, nos propres intérêts étroits et égoïstes ? Ne désirons-nous pas aussi une part du pétrole ? Ne voulons-nous pas que les Etats pétroliers vulnérables du monde entier achètent strictement américain quand passent les marchands d'armes ? N'est-ce pas la politique intérieure américaine qui donne au gouvernement le plus droitier de l'histoire d'Israël carte blanche pour agir à sa guise dans les territoires occupés ? Washington ne prospère-t-il pas sur l'incapacité d'autres Etats à aligner de gigantesques budgets d'armement ? Il n'y a là rien de mal en soi, mais ne sont en jeu que des intérêts strictement américains, comme tous les autres Etats ont leurs intérêts propres. Où va le monde ? Vers une perpétuation de la loi du plus fort, ou vers une évolution en direction de communautés volontaires qui bâtissent progressivement une extraordinaire structure de leur invention ? La puissance militaire de l'Union européenne sera longue à émerger, mais les Français et les Allemands viennent, sous nos yeux, de franchir un cap décisif après lequel la vieille alliance automatique avec les Etats-Unis ne tient plus. Insultes mises à part, il n'y a pas de retour en arrière. La France et l'Allemagne régressent-elles vers la " vieille Europe" ? Je ne le crois pas.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Françoise Cartano. © 2003, Global Viewpoint. Distribué par Tribune Media Services International, section de Tribune Media Services. Graham E. Fuller est un ancien officier de haut rang de la cia, ancien vice-président du national intelligence council de la CIA.

Une Europe de plus en plus coupée du reste du monde par Ryszard Kapuscinski.   Courrier International 20/02/2003, Numero 642

Il a arpenté les cinq continents durant quarante ans. Comme journaliste, il a couvert une douzaine de guerres, ainsi que la décolonisation en Afrique. Aujourd'hui, l'écrivain polonais Ryszard Kapuscinski tire la sonnette d'alarme : sous peine de déclin, le Vieux Continent doit s'ouvrir aux cultures des autres. LA REPUBBLICA Rome Le XXe siècle ne fut pas seulement un siècle de guerres et celui des systèmes totalitaires ; il fut aussi le siècle de la décolonisation, d'un vaste processus de libération. Les trois quarts des habitants de la planète Terre se sont libérés du joug colonial et sont devenus - en tout cas, officiellement - citoyens du monde de plein droit. Jamais un tel événement ne s'était produit au cours de l'Histoire. Il ne se répétera pas. Le jugement de l'opinion contemporaine sur la décolonisation s'est focalisé sur les aspects politiques et économiques, sur des questions telles que les systèmes de gouvernement des nouveaux Etats, les aides internationales, les dettes ou la lutte contre la faim. En même temps, le grand processus de libération des pays assujettis a été un phénomène de civilisation extraordinaire, qui a marqué l'apparition d'un monde multiculturel entièrement neuf. Naturellement, les différences culturelles ont toujours existé. L'archéologie, l'ethnographie, l'histoire transmise oralement ou par écrit nous ont fourni pendant des années une infinité de preuves de leur richesse et de leur variété. Mais la prédominance de la culture européenne a été telle que les cultures non européennes - arabe ou chinoise, par exemple - sont tombées dans un état de torpeur et d'hibernation, tandis que la culture bantoue ou celle des Andes ont été totalement marginalisées et ignorées. Le premier assaut contre le monopole eurocentrique, contre cette domination envahissante, quasi complète, de la culture européenne, fut lancé au début de l'ère de la décolonisation, précisément au milieu du XXe siècle. Ce mouvement vers la conquête de l'égalité des droits, vers la reconnaissance de l'unité et de la force des cultures non européennes a été étouffé et contenu pendant plus de quarante ans depuis la guerre froide. Pourtant, en dépit du conditionnement qui leur a été imposé et des obstacles qu'elles ont dû affronter, celles-ci ont récemment retrouvé de la vigueur et, si elles demeurent encore faiblement enracinées, elles sont parvenues à survivre, à évoluer et à prendre conscience d'elles-mêmes. Avec la fin de la guerre froide, elles ont montré leur indépendance et leur dynamisme. Elles ont pu passer à l'étape suivante - actuellement en cours -, que je voudrais décrire comme l'état d'une conscience de soi plus aiguë, d'un sens plus intense de sa propre valeur et d'une aspiration à jouer un rôle important dans un monde neuf, démocratique, multicuturel. Quels énormes changements ont ainsi eu lieu dans le monde hors d'Europe ! Autrefois, l'Europe, à travers ses institutions et ses habitants, était solidement implantée dans ce monde, grâce à quoi, lorsqu'on voyageait dans les contrées les plus reculées, on avait l'impression de ne jamais avoir quitté l'Europe. L'Europe était partout ! Si vous atterrissiez à Morondova, sur l'île de Madagascar, vous trouviez un hôtel européen qui vous attendait. Dans l'avion de Salisbury à Fort-Lamy [aujourd'hui N'Djamena], les pilotes, quel que soit le pavillon de la compagnie aérienne, étaient européens. Dans les kiosques de Lagos, on pouvait acheter le Times de Londres ou bien l' Observer . Aujourd'hui, c'est devenu impossible. A Morondova, il n'existe qu'un hôtel, le Malagasy ; les pilotes sont africains ; et, à Lagos, on ne trouve que des journaux nigérians. Les changements dans les institutions culturelles sont encore plus évidents. Dans les universités de Kampala, de Varanasi (Bénarès) ou de Manille, les professeurs européens ont laissé la place aux universitaires locaux et, au Salon du livre du Caire, les livres en arabe ont pour la première fois été nettement prédominants. Le terme "international" n'a pas en Europe la même signification que dans le tiers-monde. Par exemple, si l'on regarde la séquence internationale du journal télévisé à Gaborone, la capitale du Botswana, on aura des nouvelles du Mozambique, du Swaziland, du Zaïre, et rien de plus. Prenons La Paz, la capitale de la Bolivie : les journaux donneront des nouvelles de l'Argentine, de la Colombie et du Paraguay. Le monde est différent et est perçu différemment en chaque endroit de la Terre. Si nous n'acceptons pas cette simple vérité, il va être difficile de comprendre le comportement des autres, les motifs et les finalités de leurs actions. Cependant, en dépit des progrès dans les transports et les communications et les mythes les plus répandus, notre familiarité réciproque reste superficielle, le plus souvent inexistante. Marshall McLuhan, l'apôtre de la révolution médiatique, croyait que, grâce à la télévision, notre planète deviendrait un village global. Aujourd'hui, nous savons qu'il est difficile de rencontrer métaphore plus erronée. Car ce qui caractérise un village, c'est avant tout la proximité et les affinités émotives, le partage d'une humanité chaleureuse, d'une intimité, d'une familiarité, d'une communauté d'existence et d'expériences partagées. Non, nous ne vivons pas dans un village global, mais plutôt dans une métropole globale, un entrepôt où se presse la "foule solitaire" de David Riesman [1909-2002, sociologue américain, auteur en 1950 de The Lonely Crowd (La Foule solitaire , Arthaud, 1992)], une foule de gens indifférents, nerveux, qui se côtoient furtivement et ne veulent pas se connaître ou s'approcher les uns des autres. La vérité, c'est que plus les gens établissent des contacts électroniques, plus les contacts humains se distendent. La présence européenne est en train de disparaître de nombreuses régions de la planète. Le célèbre journaliste italien Riccardo Orizio a publié l'an passé "Les tribus perdues des Blancs", un voyage parmi les oubliés, où il parle des derniers groupes d'Européens qu'il a rencontrés au Sri Lanka, en Jamaïque, en Haïti, en Namibie et en Guadeloupe. Ce sont le plus souvent des personnes âgées et isolées ; les jeunes sont partis, et plus personne n'arrive d'Europe. Au cours des dernières décennies, l'Europe et sa culture ont puisé leurs références dans des zones qui traditionnellement appartenaient à des cultures différentes : chinoise, hindoue, islamique, africaine. L'Europe s'est désintéressée des aspects politiques et économiques, et n'a pas encore trouvé de nouvelles motivations pour rester présente et coexister avec ces civilistions. Sa place n'est pourtant pas restée vide : des cultures locales, autochtones, ferventes et aguerries sont en train de la remplacer. Au cours des trois dernières années, j'ai passé de longues périodes en Asie, en Afrique et en Amérique latine. J'ai vécu parmi les chrétiens d'Amérique latine, parmi les musulmans en Asie, les bouddhistes, les hindouistes et les animistes de Puno en Inde, et au milieu des habitants de Guyane et du Soudan. Je les avais rencontrés pour la première fois il y a une dizaine d'années, alors qu'ils commençaient péniblement à se relever de plusieurs siècles de dépendance. Qu'est-ce qui m'a le plus frappé, qu'est-ce qui a le plus sollicité mon attention ? Leur attitude aujourd'hui est celle d'hommes dignes, fiers de leur culture et qui ont un fort sentiment d'appartenance à une civilisation distincte, qui leur est propre. Aujourd'hui, ils ne souffrent plus de ce complexe d'infériorité autrefois si lourd et si oppressant. Au contraire, ils désirent être respectés et traités en égaux. Autrefois, le fait d'être européen procurait d'innombrables privilèges. Je continue à trouver un accueil chaleureux, mais je n'ai plus aucun privilège. Naguère, on me posait des questions sur l'Europe ; maintenant, on ne m'en pose plus. Aujourd'hui, ils sont pris par leurs préoccupations. Je suis encore un Européen, mais un Européen détrôné. Cette révolution touchant la dignité et la reconnaissance de la valeur de chacun s'est faite rapidement, mais n'a pas pour autant été improvisée. Elle ne s'est pas faite du jour au lendemain. Comment l'Occident a-t-il pu ne pas s'en rendre compte ? L'Occident, au lieu de prendre en compte ce qui se passait dans le monde qu'il avait dominé pendant plus de cinq siècles, a cédé à la tentation de la consommation et, pour en jouir complètement, il s'est isolé et s'est renfermé, indifférent à tout ce qui se passait en dehors de ses frontières. C'est la raison pour laquelle l'Occident n'a pas compris qu'à l'extérieur un monde nouveau était en train de naître : hier durement frappé et soumis, aujourd'hui de plus en plus indépendant, fier, aguerri dans la lutte pour sa liberté. Le processus d'isolement de l'Occident vis-à-vis des pays sous-développés a été récemment décrit par l'excellent journaliste français Jean-Claude Rufin, dans son livre L'Empire et les nouveaux barbares . Rupture Nord-Sud . L'Occident, écrit-il, veut prendre ses distances d'avec les "barbares" , il veut se retrancher, comme Rome, derrière des murailles ou s'enfermer dans un régime d'apartheid, oubliant qu'aujourd'hui ces "barbares" représentent plus de 80 % de l'humanité ! La première réaction face à la renaissance que vit le tiers-monde est de prendre ses distances. Mais où nous conduira cette attitude de soupçon et de mauvaise volonté, dans un monde armé jusqu'aux dents d'engins à la portée de tous ? Se séparer et se renfermer sur soi-même n'est pas une stratégie gagnante. Quelle solution reste-t-il ? La rencontre ? La connaissance ? Le dialogue ? Cela n'est pas une recommandation, c'est un devoir que la réalité d'un monde multiculturel doit affronter. De ce point de vue, l'Europe se trouve face à un grand défi : elle doit se tailler une place dans un monde où elle a jusqu'à présent toujours tiré avantage de l'exclusivité de sa position et, maintenant, elle doit cohabiter dans une famille composée de beaucoup d'autres cultures qui avancent et se renforcent, par exemple à travers l'émigration croissante vers les pays européens. Ce nouveau contexte culturel planétaire peut se révéler éclairant, bénéfique et fertile pour l'Europe, car il n'est pas dit que la rencontre entre des cultures et des civilisations différentes doive mener à l'affrontement. Comme l'ont montré les ethnologues Marcel Mauss, Bronislaw Malinowski et Margareth Mead, la rencontre peut devenir un terrain d'échanges, un contact souhaité, un enrichissement réciproque. Georg Simmel ajoute que le processus fondamental dans la vie de la société humaine est l'émergence de valeurs dans un esprit d'échange. L'échange présuppose un climat de confiance, d'accord mutuel, de compréhension et de compromis. Cette perspective offre à l'Europe une nouvelle chance. La force de la culture européenne a toujours reposé sur son habileté à se transformer, à s'adapter, qualités qui sont essentielles aujourd'hui pour jouer un rôle important dans un monde multiculturel. C'est seulement une question de volonté, de vitalité et de détermination.

Portrait de l'Europe en "vieille femme" fragile. Jean Birnbaum   LE MONDE | 12.05.03 |

 En délicatesse avec la "virilité" américaine vantée par les néoconservateurs, le Vieux Continent semble aussi en panne de politique. Une démission périlleuse, selon la revue "Commentaire". Le "post-scriptum" est daté du 15 février, un peu plus d'un mois avant le début de la guerre en Irak. Relisant la transcription d'un débat qu'il avait eu avec Richard Perle, alors président du conseil de politique de défense du Pentagone, en octobre 2002, Chris Patten (commissaire européen chargé des relations extérieures) s'y dit frappé par le "rejet tranquille" que le responsable américain avait opposé à son plaidoyer en faveur d'un ordre mondial basé sur la coopération internationale. Il souligne aussi l'avènement d'une "période de rancœur et d'incompréhension", mais n'en réaffirme pas moins que "la priorité doit être de renforcer les règles avant de renforcer les armées, et de tendre la main avant de croiser le fer". Ainsi défini, le credo européen est-il synonyme de lâcheté ? Là est l'enjeu central du dossier consacré par la revue Commentaire aux "tensions entre l'Europe et les Etats-Unis". S'y trouve en effet interrogée une idée, très en vogue outre-Atlantique, qui fait de l'Europe un continent "féminin, impuissant ou châtré", pauvre chose fragile au regard d'une Amérique aussi "virile" que martiale, selon les mots utilisés par Timothy Garton Ash dans son enquête sur "l'antieuropéanisme en Amérique", entièrement reproduite ici, et dont Le Monde a publié des extraits dans son édition du 22 mars. Or c'est bien le portrait d'une "vieille dame" fragile (formule de Mario Andrea Rigoni) qui émergeait déjà de l'échange Patten-Perle, dont Commentaire livre le texte intégral : affirmant que les Européens n'ont rien compris à "l'impact du 11 septembre sur le mode de pensée américain", le conseiller du Pentagone raillait leur sentimentalisme juridique, et d'abord le "cliché" selon lequel "la force doit être le dernier recours (...). Dans le cas de l'Europe, elle n'est souvent même pas le dernier recours, parce qu'il n'y a aucun moyen de recourir à la force. Cette incapacité à agir conduit facilement à éprouver de l'aversion pour l'action..." Sous-jacente à ce propos, les animateurs de Commentaire ont-ils perçu l'influence intellectuelle de Robert Kagan, l'une des éminences grises de Washington et l'auteur d'un livre remarqué, La Puissance et la Faiblesse. Les Etats-Unis et l'Europe (paru en français chez Plon) ? Sans doute, puisqu'ils ont choisi de publier, au sein de ce même numéro, une forte "réponse"à Kagan, signée par Christoph Bertram, directeur de la Stiftung Wissenschaft und Politik de Berlin. Celui-ci s'en prend à la naïveté d'un Kagan qui, paradoxalement, se révèle être "trop gentil avec l'Europe" puisqu'il croit ses dirigeants sur parole lorsqu'ils en appellent au droit international. UN "MANQUE D'AMBITION" Or"c'est en grande partie une façade, érigée pour se sentir bien, mais non pas pour bien faire". Surtout, la "tiédeur" du Vieux Continent ne saurait s'expliquer, comme le fait Kagan, par une quelconque débilité stratégique : "Les Etats membres de l'Union européenne ne sont pas exactement des nains militaires." Leur vraie faiblesse, tranche M. Bertram, c'est le "manque d'ambition" : "L'Europe n'a pas (...) une politique différente à l'égard du désordre international, elle n'a pas de politique du tout." Démission périlleuse et qui pourrait se révéler fatale avec l'élargissement programmé de l'UE, comme le soutiennent pour conclure, chacun à sa manière, Henri Froment-Meurice - qui envisage pour de bon "la fin de l'Europe" - et Jean Baechler, pour qui la dilution infinie de l'espace communautaire aura pour seule conséquence "l'imposition de la pax americana à l'ensemble de la planète": si l'on fait entrer la Turquie dans l'Union, ironise-t-il, alors il faut faire de même avec "tout le pourtour de la Méditerranée et, pourquoi pas, la Mésopotamie et l'Asie centrale, ou encore le Tibet, que le dalaï-lama nous rend si sympathique".  Sur Internet : www.ifrance.com/commentaire •

Interview : Rodolphe Vigneron, délégué épiscopal. L'embargo tue le peuple irakien.  Dernières Nouvelles d'Alsace, Ven 14 Fév. 2003

Prêtre depuis 1967, Rodolphe Vigneron connaît bien l'Irak. Il est allé cinq fois dans ce pays, invités par des amis, religieux et laïcs. Son dernier voyage remonte à moins d'un an. Il a séjourné à Bagdad et Mossoul.

 Né en 1941 à Wittelsheim, Rodolphe Vigneron a été ordonné prêtre à 26 ans. Secrétaire particulier de l'évêque de Strasbourg puis curé à la ZUP de Mulhouse durant neuf ans, il devient ensuite vicaire épiscopal de l'Alsace du sud. Depuis deux ans maintenant, le père Vigneron est délégué épiscopal et représente Mgr Doré, archevêque de Strasbourg, pour les relations publiques et culturelles. * Quels sont les caractéristiques du peuple irakien ? - Rodolphe Vigneron : « C'est un peuple chaleureux, fraternel et très cultivé, même chez les gens les plus humbles. On sent une hauteur d'esprit ou une élévation d'âme chez des gens qui vivent très mal l'écrasement de leur dignité, plus terrible souvent que le manque de médicaments ou de nourriture ». Un marché noir monstrueux * Le pays est d'ailleurs confronté à une fuite des cerveaux et les intellectuels qui restent au pays souffrent d'une pénurie de livres et de crédits... - « Tous les gens qui ont des compétences fuient et on les retrouve aux Pays-Bas, en Australie, au Canada... Voir en Irak des ingénieurs ou des universitaires vendre sur le trottoir des cigarettes ou des chewing-gums, c'est invraisemblable. Et tout ça pour joindre les deux bouts et avoir de quoi manger chaque jour. Car, effet de l'embargo, l'Etat ne paye pas ou peu ses fonctionnaires ». * Ils côtoient une minorité qui, elle, profite de l'embargo... - « Ceux qui sont le moins dans la détresse sont les agriculteurs car ils produisent ce qu'ils consomment. La pire conséquence de l'embargo, c'est l'émergence d'un marché noir monstrueux qui a permis à une minorité, 3 à 4% de la population, de s'enrichir. Ils peuvent tout s'offrir dans les magasins de Bagdad ». * Quelles sont les principales conséquences de l'embargo ? - « Il manque des médicaments. Dans les cliniques privées, on peut s'en procurer mais à prix d'or. Si un enfant est malade, on ne trouve pas d'antibiotiques pour le soigner ! C'est un peu ma révolte intérieure. A juste titre, on dénonce les génocides, mais là on est en train d'en faire un ! Le peuple n'est pas responsable de la politique de Saddam ! Ce constat est insupportable pour des Irakiens qui disent bien qu'ils n'appartiennent pas à un pays sous-développé. Ils sont riches. Avant le guerre du Golfe, un dinar valait trois dollars. Aujourd'hui, il faut 1 600 dinars pour un dollar ! Ce n'est pas un pays de la soif ou de la détresse. Ils ont de quoi vivre si on leur en donne la possibilité ». Le peuple est derrière Saddam * Le peuple est-il critique à l'égard d'un régime autocrate qui n'hésite pas à multiplier les exactions à l'encontre des civils ? - « Oui et non. Tous les pays voisins sont des régimes du même ordre, à quelques nuances près. Nous on pense "démocratie, partis politiques", mais ils n'en sont pas là. Sous Louis XIV ou sous Napoléon, la France était-elle une démocratie ? On ne peut pas forcer la démocratie. Aucun peuple n'aime un gouvernant cruel mais en cas d'agression extérieure, le peuple sera derrière Saddam Hussein ». Et pourquoi pas la Corée du Nord ? * Si une guerre éclate et qu'un régime à dominance chiite est mis au pouvoir par les Américains, la laïcité et le pluralisme religieux seront-ils en danger ? - « Les chrétiens (*) le craignent. Ils préféreraient une situation avec le régime actuel et sans embargo plutôt que l'inconnu d'un régime islamique. C'est pour eux un moindre mal par rapport à ce que vivent les chrétiens d'Arabie Saoudite, du Koweït ou d'Algérie ». * Le pape reçoit aujourd'hui Tarek Azziz, vice- premier ministre irakien. Quel rôle peut-il jouer ? - « Si le président Bush a prévu de faire la guerre, il n'écoutera pas le pape ! » * Cette possible guerre contre l'Irak est-elle fondée ? - « Cette guerre n'a aucune raison d'être. Parce qu'alors il faut faire la guerre à 20 ou 30 pays dans le monde dont les régimes ne nous conviennent pas. Pour la Corée du Nord, dont on sait qu'elle a l'arme nucléaire, on préfère un règlement diplomatique. L'Irak est le premier producteur de dattes du monde. Si ce pays n'exportait que des dattes, des oranges et des cacahuètes, personne ne s'intéresserait au régime irakien que je ne soutiens pas, je tiens à le redire ! » * La guerre aura-t-elle lieu ? - « Si l'opinion américaine est majoritairement pour, elle aura lieu. Dans le cas contraire, il n'y aura pas de guerre ». Propos recueillis par Nicolas Roquejeoffre (*) Il y a 4% de chrétiens sur une population de 22 millions d'habitants. Toutes les confessions antiques y sont représentées : Chaldéens, Syriaques, Nestoriens, Jacobites. 

Congrès sur le sida: l'accès aux traitements, enjeu phare pour les chercheurs (AFP 14/07/2003 )

La IIe Conférence de la société internationale du sida (IAS) s'est ouverte, dimanche à Paris, sur un appel pour l'accès aux traitements en faveur de toutes les personnes atteintes par le virus du sida, dont l'immense majorité vit dans les pays en voie de développement, et pour l'essentiel en Afrique. Des manifestants exigeant un meilleur financement des traitements contre le sida dans les pays pauvres ont interrompu brièvement lundi la conférence sur le sida à Paris, mais ont reçu l'approbation de l'ancien président sud-africain Nelson Mandela du haut de la tribune officielle, qui interpellait les politiques sur l'urgence à "traiter tous les malades". La plus importante conférence scientifique consacrée cette année au sida, a ainsi dénoncé le scandale des inégalités dans le domaine thérapeutique qui sépare le Nord et le Sud. "L'accès aux traitements dans les pays du Sud est non seulement un impératif moral, mais aussi un bon choix économique", a pointé le professeur Jean-Paul Moatti, économiste de la santé (France). "Le Brésil est le premier pays en développement à avoir mis en place un programme d'accès gratuit aux médicaments sauveurs de vies", a rappelé l'ancien président du Brésil, Fernando Enrique Cardoso. Le Brésil a mis en place, dès 1996 et avec un succès remarquable, un programme de distribution gratuit de traitements antirétroviraux (ARV, contre le virus du sida qui appartient à la famille des rétrovirus), inaccessibles à la majorité des malades dans le monde en raison de leur coût. Les études démontrent que l'accès aux soins favorise la prévention, ce que confirment les études économiques dévoilées à l'occasion de ce grand forum scientifique et médical réunissant jusqu'à mercredi plus de 5.000 médecins et chercheurs venus de 120 pays. L'importance de ces questions de financement devrait d'ailleurs être rappelée par le président Jacques Chirac et le président de la Commission européenne, Romano Prodi, lors de leurs interventions de clôture, mercredi. Depuis son émergence il y a vingt ans, le virus a infecté plus de 60 millions de personnes dans le monde, en tuant plus d'un tiers. L'étude de l'équipe de Paulo Teixeira, à Brasilia, montre qu'entre 1997 et 2001, l'accès gratuit aux traitements ARV au Brésil (172 millions d'habitants) de près de 125.000 patients a permis d'économiser à court terme plus de 2 milliards de dollars, dont plus de 1,1 milliard pour les hospitalisations évitées. Chiffre à mettre en regard de la somme investie: 1,8 milliard de dollars. Selon les chercheurs brésiliens, entre 1996 et aujourd'hui, la survie des personnes atteintes est passée en moyenne de 6 mois à 5 ans (90.000 décès évités entre 1996 et 2001). Autre exemple du bon rapport "coût-efficacité" de l'accès aux traitements, l'étude conduite par Serge-Paul Eholié (hôpital de Treichville, Abidjan) dans une entreprise privée en Côte d'Ivoire, la CIE (Compagnie ivoirienne d'électricité) où le sida représentait auparavant la principale cause de décès. L'observation sur deux années de l'impact des ARV dans l'entreprise montre "une augmentation des dépistages volontaires, une réduction de près de 60% de la mortalité, de 78% des nouveaux cas de sida, de 81% des hospitalisations liées à l'infection et de 94% de l'absentéisme". "En deux ans, une économie de 558.000 dollars a été réalisée, le coût de l'absentéisme réduit de 287.000 dollars, ceux des soins de santé de 294.000", selon les auteurs. Le tout pour 217.000 dollars investis.

SRAS et sida, un cocktail explosif pour la Chine. Christopher Horton   Courrier International 30/04/2003, Numero 652

 Le virus du sida est déjà largement répandu dans la province chinoise du Henan. Le SRAS, souvent mortel chez les personnes dont le système immunitaire est affaibli, risque d'y provoquer une hécatombe. ASIA TIMES ONLINE Hong Kong, Bangkok La province chinoise centrale du Henan est un spectre qui hante les nouveaux dirigeants de Pékin. Le Henan a fait récemment parler de lui sur la scène internationale, quand des médias étrangers ont fait état d'une épidémie de VIH dans cette province rurale de plus de 95 millions d'habitants [voir CI n° 630, du 28 novembre 2002]. Contrairement au syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), cette épidémie avait été essentiellement propagée par des responsables locaux du Parti communiste chinois, qui gagnaient des fortunes à la fin des années 80 et au début des années 90 grâce à des banques du sang illégales. Ils s'enrichissaient tellement avec ces "cliniques" non réglementées et insalubres qu'ils les avaient surnommées "la troisième industrie du Henan". Les habitants des zones rurales pauvres étaient incités à vendre leur plasma dans les nombreux centres répartis dans toute la province. Malheureusement, les employés des banques du sang ignoraient les risques de contagion ou s'en souciaient peu. Les aiguilles étaient utilisées à plusieurs reprises pour plusieurs donneurs. Le résultat inévitable de ces pratiques a été une explosion du virus chez des personnes qui n'avaient pas les moyens de payer des soins si jamais elles avaient la chance d'y avoir accès. Les banques du sang ont été fermées, mais les habitants n'ont pas été informés qu'ils risquaient d'être porteurs du virus. Aujourd'hui, le Henan compte plus de 100 "villages du sida", comme on les appelle en Chine. Le taux d'infection par le VIH dans ces tristes localités va de 60 à 84 %. Par bonheur pour Pékin, le VIH a été facile à cacher. Il semblerait pourtant que le SRAS soit sur le point de faire changer les choses très rapidement. Les médias d'Etat chinois considèrent la province du Henan - encore une fois, une province pauvre de plus de 95 millions d'habitants - comme l'une de celles qui sont le plus touchées par le SRAS, et ce bien que les autorités n'aient toujours pas classé la Province comme étant une région affectée par le virus [quelques cas ont été reconnus, mais aucune chaîne locale de contamination n'était signalée le 26 avril]. La province du Henan côtoie celle du Shanxi où, comme Asia Times Online en a témoigné sur place, la maladie s'est déclarée depuis déjà des semaines. Tout comme les liens de la Chine avec l'étranger ont facilité la progression du virus à l'échelle internationale, à l'intérieur du pays, le réseau considérable de transports aériens, ferroviaires, routiers, fluviaux et maritimes, ainsi que la population la plus importante au monde devraient contribuer à introduire bientôt le SRAS dans toutes les provinces, villes et villages - si ce n'est déjà fait. Or Zhengzhou, la capitale du Henan, une ville de 6 millions d'habitants, est le centre principal du vaste réseau ferroviaire chinois, et la principale route nord-sud de Chine passe également par la Province. La fermeture pour deux semaines des écoles accueillant 1,7 million d'élèves à Pékin a entraîné un exode massif par train et par bus. Les étudiants et les travailleurs migrants qui ont quitté la capitale ravagée par le SRAS viennent littéralement de toute la Chine. Ils ont pris des trains et des bus bondés pour se rendre dans tous les recoins du pays. Même si une seule personne porteuse du SRAS monte dans l'un des innombrables trains qui quittent actuellement Pékin, ces trains pourraient accélérer de façon significative la propagation de l'épidémie dans l'intérieur de la Chine. Ironie tragique de cet exode, tous ceux qui quittent Pékin essaient d'échapper au SRAS, alors qu'il est fort probable qu'ils contractent le virus et qu'ils le transmettent dans tout le pays, à des inconnus, à leurs amis ou à leur famille. Ce qui nous ramène au VIH. Pékin a reconnu avoir dissimulé les statistiques concernant le SRAS afin de sauver des apparences de normalité. Quand on considère la dissimulation du VIH dans le Henan - et la situation de la province au coeur du réseau des transports chinois -, il est également très plausible que Pékin ait truqué les statistiques pour annoncer l'été dernier qu'il y aurait 1 million de cas de VIH en Chine d'ici le début de cette année. Ce chiffre avait été communiqué bien avant que Pékin ne dévoile ses manipulations concernant le SRAS. Il est évident que les responsables chinois au plus haut niveau ne répugnent pas à mentir à leurs concitoyens ou au monde entier pour préserver l'image d'un environnement sûr et stable pour les investissements directs étrangers. En supposant que le SRAS se propage jusque dans toutes les zones peuplées de Chine, le nombre de décès provoqués par ce virus pourrait augmenter très fortement. Le SRAS est une pneumonie causée par un coronavirus. Or les personnes atteintes du sida sont particulièrement vulnérables aux pneumonies. L'infection grave la plus commune parmi les sidéens aux Etats-Unis est d'ailleurs une pneumonie à Pneumocystis carinii (PPC), mortelle quand elle n'est pas identifiée et traitée rapidement. Le diagnostic requiert un test en laboratoire effectué sur un échantillon de fluide ou de tissu provenant des poumons du patient. Malheureusement, la plupart des malades atteints du sida, surtout dans la province du Henan, n'ont pas accès à des laboratoires, ni les ressources pour payer les tests et le traitement. Beaucoup de Chinois vont mourir à cause de l'attitude insensée de Pékin face au VIH, puis au SRAS. La question est de savoir combien. Il semble évident, d'après la réaction du gouvernement à ces deux épidémies, que l'économie est la priorité. On peut en conclure raisonnablement que Pékin ne fera pas grand-chose pour protéger les régions appauvries de l'arrière-pays. Le SRAS pourrait donc tuer des dizaines ou des centaines de milliers de personnes seulement en Chine. La majorité des victimes seront probablement des personnes âgées succombant au SRAS plus facilement que les personnes jeunes et en bonne santé, et des sidéens. Le monde pourrait bien découvrir à l'occasion de l'épidémie de SRAS la gravité en Chine de la situation due au sida. Quand le peuple chinois demandera à Pékin d'expliquer l'existence de tant de malades atteints du sida, le nouveau gouvernement du président Hu Jintao et du Premier ministre Wen Jiabao aura deux possibilités. La première sera de poursuivre la campagne de désinformation approuvée par l'Etat concernant le sida et ses origines en Chine ; mais c'est peu probable, non seulement parce que les dirigeants se sont engagés à être plus ouverts au sujet du SRAS, mais aussi parce que plus personne en Chine ou ailleurs ne croira leurs faux-fuyants et leurs démentis trompeurs. La seconde possibilité serait d'ouvrir tous les placards et de divulguer publiquement les secrets peu avouables : il faudrait alors expliquer aux Chinois que, tout comme on les a trompés au sujet du SRAS, on leur avait auparavant délibérément dissimulé le fait que des membres du Parti faisaient des bénéfices tout en préparant une épidémie de VIH dans le Henan. Dans un cas comme dans l'autre, reste à savoir quelle sera la réaction des Chinois. 

Combattantes du sida. Annick Cojean,  LE MONDE, 2 avril 2003

 

Au Rwanda, le sida est devenu cause nationale. Des femmes frappées par la maladie témoignent avec dignité de leur lutte au quotidien. Des femmes très dignes vont parler ici. Des femmes jeunes, apprêtées et coquettes dans des boubous aux couleurs vives ou des chemisiers blancs ; des femmes au regard intense, infiniment triste parfois, infiniment grave. Des femmes condamnées par le sida. Des femmes du Rwanda. Certaines ne savent pas qu'une guerre gronde sur un autre continent, et que des budgets gigantesques, introuvables pour la santé, paraissent aujourd'hui sans limite pour des fins militaires. Peu leur importe, à elles, si proches de la misère, qui mettent toute leur énergie dans la tâche impérieuse de survivre. Un mois, trois mois, une année, on verra. Vivre encore un peu pour élever leurs enfants ou d'autres orphelins. Pour soigner une mère, un frère, une belle-sœur, une voisine, et leur fermer les yeux. Et organiser un relais pour le jour où elles-mêmes ne seront plus. C'est cela qui les tient, et cela représente des soucis bien plus importants que les soubresauts de la géopolitique et la cacophonie du monde. Et puis, que ne savent-elles déjà de la guerre, de ses folies, de ses plaies éternelles et de ses maux féroces ? Le génocide qui, en 1994, aboutit à l'extermination d'un dixième de la population rwandaise les a fêlées, elles aussi, au plus profond d'elles-mêmes. Mais leur guerre à elles, aujourd'hui, s'appelle sida. Ce n'est pas une image. Elles se vivent combattantes. Il leur a fallu faire du chemin pour en arriver là et revendiquer ce statut. Diagnostiquer l'ennemi, accepter de le nommer, ne fut pas le moins rude. Car il y a eu d'abord l'incrédulité, et puis la honte, l'incompréhension, la stigmatisation, le sentiment de culpabilité, l'anéantissement. Il y a eu aussi la violence du partenaire, ses reproches injustes, ses accusations déloyales, sa lâcheté et sa fuite ; en fait, sa désertion. Il y a eu la solitude extrême, la terreur de l'opprobre, la crainte de la mort. Cette mort étrange, rampante, insidieuse, qui prend peu à peu possession du corps, obsède l'esprit et détruit aussi sûrement que la machette des génocidaires. Cette mort avec laquelle il faut bien vivre. Les chiffres ne sont ni très précis, ni très récents, qui estiment à 12 % le taux de Rwandais contaminés par le virus du sida, ce taux pouvant grimper à 25 %, voire 30 %, dans certaines zones urbaines. En 1999, plus de 270 000 enfants avaient ainsi perdu un parent, le chiffre des orphelins ne cessant de croître, comme d'ailleurs celui des enfants naissant avec le virus. Mais comment savoir précisément, quand tant de personnes refusent encore de faire le test, et quand tant de familles s'obstinent à mettre les mots réputés plus "convenables" de dysenterie, pneumonie, infection sur la mort d'un proche, fût-elle provoquée par le sida ? Le fait est que la maladie, devenue cause nationale, est en expansion, ultime legs d'une guerre civile où le recours aux viols massifs, notamment par les militaires, les flux gigantesques de population entre pays voisins, entre camps de réfugiés, l'utilisation barbare d'armes blanches pour tuer, dépecer ou simplement blesser ont largement favorisé la propagation du virus. Sans parler de cet extrême "vagabondage sexuel" qui caractérisa les mois de chaos et d'hébétude qui suivirent le génocide. "Nos familles avaient été décimées, nos maisons détruites ou pillées ; plus rien n'avait d'importance hormis ces étreintes soudaines, violentes et presque anonymes qui nous prouvaient que nous étions en vie. Nous avions survécu à la barbarie, que pouvions-nous craindre d'autre ? Une maladie qui tue dix ans plus tard ?" Mais entrons chez Clémence, chez Zaïna, chez Médiatrice, chez Spéciose. Accordons-leur un peu d'attention. Ecoutons-les, au moment où les grandes puissances concentrent leurs armes et leur argent sur un nouveau conflit, rappeler que l'on meurt en masse sur le sol africain. Discrètement. Silencieusement. Fatalement. Sans sirènes ni projecteurs. Et sans médicaments. Oui, la trithérapie est inaccessible aux condamnés du Rwanda. Clémence a 35 ans, un pagne bariolé, un t-shirt kaki, des mains larges et agiles, des yeux immenses, très vifs. Sa maison d'une pièce, en torchis, est située dans l'un des quartiers les plus populaires de Kigali. La porte en est toujours ouverte, donnant sur la rue grouillante, la jeune femme exerçant sur le seuil un petit commerce de poissons et de charbon de bois. Un rapide coup de balai avant qu'entrent les visiteurs, et hop, la voilà assise en tailleur sur une natte, prête à parler, oui, c'est très important, dit-elle. "Le sida est une maladie si grave... Incomparable. Elle ronge, elle affaiblit, et puis elle tue. Même les plus innocents, même les tout-petits qui ne sont encore que des espoirs dans le ventre de leur maman. Elle bouleverse les quartiers, dévaste les familles, suscite des disputes très graves, et des divisions irrémédiables entre les hommes et les femmes. Ah, je pourrais vous en dire ! Elle ruine aussi ! Tous ces gens infectés ne peuvent plus travailler, tombent dans la misère, et ne peuvent même plus nourrir leurs enfants, petits malades en puissance..." Clémence a été mariée deux fois, et a eu six enfants. Le premier mari est mort assassiné au cours du génocide. Sans doute était-il porteur du sida. Le second – à l'évidence infecté lui aussi – "galope" quelque part, "parti contaminer d'autres femmes, sans une pensée, sans même l'esquisse d'une aide pour nos enfants". Il n'a pas supporté que Clémence, un jour de 1995, prenne l'initiative de se faire tester, encore moins qu'un diagnostic de séropositivité soit porté. Qu'allait-elle chercher là, hein ? Qu'allait-elle remuer ? Qu'avait-elle besoin de savoir ? De nommer ? Fallait-il qu'elle se sente coupable ! "J'ai tout entendu, dit Clémence. Tout ! Et lui, bien sûr, a refusé de se faire tester et a nié l'évidence, alors qu'il était malade avant même de m'épouser. Il a même prétendu qu'au fond ça ne devait rien changer et qu'il voulait d'autres enfants. Alors j'ai dit non. Assez de dégâts. Nous nous sommes séparés, et lui, furieux, est parti en quête d'autres femmes ! C'est ainsi. Les hommes s'enfuient sans savoir ni vouloir la vérité. Ils ne se retournent même pas". Clémence est restée seule, avec sa maladie, ses six enfants, dont deux petites filles séropositives. Nikuze, 10 ans, s'est éteinte il y a trois mois. Beata, 11 ans, est sujette à des crises d'angoisse et s'affaiblit peu à peu. "Mais je ne peux pas prononcer devant elle le terme de sida, je ne peux pas. Ce mot écrase. Quand elle me voyait veiller sur Nikuze, elle me demandait, anxieuse : "De quoi souffre-t-elle, maman ?" Je mentais. "Tu vois bien, de nausées." "Mais l'as-tu fait tester ?", reprenait-elle. "Evidemment", disais-je, sans jamais évoquer le résultat. Elle se doute de la vérité. Et quand je la vois, malgré sa fragilité, se concentrer sur ses devoirs, s'affairer si sérieusement à la cuisine, s'occuper de ses frères et sœurs, mon cœur se serre, et je me détourne pour pleurer. Elle est innocente ! Tous ces bébés que nous mettons au monde avec le sida sont innocents ! Qu'allons-nous faire ? Quel mal frappe l'Afrique ?" Il arrive à Clémence de paniquer. Il lui arrive de s'effondrer. Il lui arrive aussi de se révolter et de vouloir dresser des barricades contre le sida. "Je ne supporte pas que la société jette l'éponge, que les hommes jouent les autruches, et que des jeunes filles couchent sans précaution en prenant le risque de mettre au monde des enfants condamnés. J'ai vécu cela. Il n'y a rien de plus horrible et de plus douloureux !" La jeune femme s'interrompt, plonge la tête dans son tee-shirt pour cacher son visage et sanglote doucement. "Les gens sont si pauvres ! Perdus pour perdus, pensent-ils... A une jeune maman que je voyais commencer une relation avec un séropositif, j'ai crié : "Pense à moi, regarde mes deux enfants que j'envoie à la tombe !" Cela n'a rien changé : "Je n'ai ni maison, ni activité, ni de quoi me nourrir. Je ne peux pas refuser 5 000 francs pour coucher !" Que lui répondre ? Cela me dégoûte de voir tous ces irresponsables qui savent leur épouse malade et qui couchent à tout va en propageant la maladie. Il faudrait les arrêter et les punir. Moi, j'ai renoncé à l'amour, ce serait trop coupable. Que Dieu me châtie terriblement si je refais l'amour avec un homme !" Clémence parle aux autres femmes, témoigne, conseille, supplie. Et entoure son fils de 18 ans de mille préventions. "Tu as eu la chance de naître pur, préserve cette chance ! Pense à tes sœurs ! Protège-toi, mets des préservatifs. Ou plutôt choisis-toi vite une jeune femme à épouser et sois fidèle. Mais méfie-toi ! Même la plus jeune et la plus gentille des filles peut avoir déjà couché avec un vieux ! Prends garde, mon fils ! Le sida est embusqué et traque tous les jeunes Africains". C'est à Gitarama que l'on rencontre Zaïna, une longue femme ébène, dans un boubou écarlate. Un tissu de même couleur ramasse ses cheveux en un joli turban. Elle a 34 ans, trois enfants, dont le dernier, Souvenir, 3 ans, est séropositif. "Quand j'ai attendu mon premier enfant, à 18 ans, mon mari est parti travailler au Congo et n'est jamais revenu. Je suis donc retournée chez ma grande famille, mon père ayant eu 36 enfants. Mais mon grand frère a trouvé inconvenant que je revienne. Il a voulu se saisir de mon bébé pour le tuer à la machette, ma mère s'est interposée, et c'est elle qui a été découpée. Mon frère s'est enfui temporairement, la famille m'a hébergée. Mais lors du génocide, presque tout le monde a été massacré. Des douze enfants de ma mère, il n'est plus resté que moi et ce frère assassin". "Je me suis vite mariée à un militaire qui revenait d'Ouganda où il avait laissé une femme, poursuit-elle. Deux enfants sont nés et puis sont morts très jeunes. Une troisième petite fille a survécu, qui a aujourd'hui 8 ans. Et mon mari est parti au front au Congo. Lors d'une de ses visites, j'ai décelé sur son corps des marques qui m'ont inquiétée. A son insu, puisqu'il était impossible d'aborder la question, je suis allée au centre de dépistage, et le test s'est révélé négatif. J'ai cru alors pouvoir concevoir mon petit garçon. C'est quand le père est venu, juste après la naissance, que j'ai vu sa transformation. Mais qu'as-tu donc, ai-je dit avant même qu'il franchisse la porte ? Tu es décharné, affreux !" "En voilà un accueil !", a-t-il répondu. Mais pendant la nuit, j'ai osé prononcer le nom de sida et il a promis de faire le test. Et puis il m'a demandé : "Que ferais-tu, toi, si tu étais séropositive ?". "Je me confesserais, ai-je dit, je ferais confiance à mon Dieu". I! l a paru surpris. "Tu ne te suiciderais pas ?" "Certainement pas ! Ce serait un péché !" Cela l'a laissé songeur. "Je sens bien que tu me soupçonnes de porter le sida, a-t-il dit. Alors appelons notre fils Souvenir. Selon le résultat du test, il incarnera le souvenir du bien ou celui du mal". Le test a révélé que Zaïna et son mari étaient séropositifs, et le mari a renvoyé Zaïna en la privant de la moindre ressource. Ils n'avaient, disait-il, plus rien à faire ensemble. Et quelques jours plus tard, Zaïna apprit qu'il avait abattu l'autre femme qui partageait sa vie, avant de mettre fin à ses jours. "Mahomet ne me pardonnera sans doute pas. Peut-être, toi, pourras-tu le faire", a-t-il écrit dans une lettre. Médiatrice, pour parler tranquillement, a préféré que l'on quitte la maison située dans la campagne de Gitarama pour s'asseoir dehors, au pied d'un bananier. Il y a peu encore, elle se terrait dans sa chambre, ne sortait que la nuit, et se couvrait le visage pour aller consulter. Les voisins ne comprenaient pas que sa mère garde chez elle une grande malade qui déshonorait le quartier, et multipliaient les pressions pour qu'elle élimine sa fille avec de la mort aux rats. Que n'a déjà vécu Médiatrice dans sa si courte vie ? Confiée à 14 ans à un oncle célibataire afin d'alléger le fardeau d'une ribambelle d'enfants dont la mère esseulée ne venait plus à bout, elle a été violée pendant des années dans le plus grand secret, allant à l'école le jour, subissant la nuit violences et humiliations. Jusqu'au jour où l'oncle, malade du sida, est décédé, faisant à sa sœur, sur son lit de mort, l'ultime aveu du viol. Il fallut pourtant que la jeune fille soit presque à l'agonie pour que l'on songe à lui faire faire le test du sida. Toutes les maladies opportunistes, notamment la tuberculose, semblaient lui être tombées dessus. Sa mère avait vendu tout ce qu'elle possédait pour payer l'hôpital et il a fallu du temps pour que l'une et l'autre acceptent la réalité, le médecin ayant de son côté caché les résultats du test, craignant que le personnel refuse instantanément tout contact avec la jeune fille. Oui, même à l'hôpital, le sida est la plus grande des plaies. Clémence, Zaïna, Médiatrice, et puis Spéciose, alitée dans un coin de sa maison de poche et devant sa marmaille, décharnée mais si digne dans sa chemise de nuit rose, un petit collier de perles autour du cou et les lèvres légèrement peintes pour se donner bonne mine... Si vous saviez comme elles veulent témoigner ! Comme elles veulent dire le risque, le drame, l'urgence du dépistage, le devoir de briser le tabou. Elles ne sont plus seules depuis que l'association François-Xavier-Bagnoud, créée par Albina de Boisrouvray pour venir en aide aux enfants vulnérables, leur a tendu la main au moment le plus critique, et, avec son équipe d'une qualité exceptionnelle, les a écoutées, informées, soignées, et dotées d'une activité capable de générer quelques revenus et donc une certaine indépendance. Elles ne sont plus seules, elles ont repris confiance, encouragées par l'association à former de petits groupes qui s'épaulent mutuellement, se relaient lorsque l'une d'elles fléchit et s'occupent des enfants. Elles se tiennent droites, ces femmes. Aussi longtemps qu'elles peuvent

Le sida, arme électorale Dominique Jung Dernières Nouvelles d'Alsace 10/08/03

Le sida peut-il devenir une arme électorale ? La question se pose désormais en Afrique du Sud. Dans ce pays, les séropositifs et malades du sida représentent cinq millions de personnes sur une population de 45 millions d'habitants. C'est énorme, et cela commence à inquiéter le gouvernement sortant ainsi que le parti majoritaire, l'ANC (Parti du congrès national africain). Cette menace électorale n'aurait pas lieu d'être si le gouvernement sud-africain avait pris toutes ses responsabilités dans la lutte contre la pandémie. Ce n'est pas le cas. Le chef de l'Etat lui-même, Thabo Mbeki, successeur de Nelson Mandela, ne cesse de tergiverser. Des présidents africains, il est même celui qui est le plus en retrait, comme s'il doutait encore, jusqu'à l'absurde, du lien qui existe entre virus et maladie, entre VIH et sida. Pourtant le sida est aussi une catastrophe économique. Le produit national brut sud-africain est directement menacé, argument que les ministres comprennent d'habitude au quart de tour. D'autres pays, l'Ouganda par exemple, agissent pour faire reculer la pandémie, ou au moins la contenir. Le gouvernement sud-africain en revanche a attendu de façon coupable pour diffuser un médicament capable de bloquer la transmission du virus de la mère à l'enfant durant la grossesse. Ce mode de contamination est pourtant un vecteur d'infection redoutable. Aux Etats-Unis ainsi qu'en Ouganda, où une étude éclairante a été menée, ce médicament, la Nevirapine, pris par la femme enceinte, a montré son efficacité. Le retard en ce domaine n'en est que plus choquant. Aux Etats-Unis, on compte environ 2 000 naissances de bébés séropositifs par an. Et en Afrique, plus de 500 000 ! Le temps de l'impuissance médicale est passé. Le gouvernement sud-africain a néanmoins éludé ses responsabilités en préférant mettre l'accent sur des stratégies périphériques, par exemple la nutrition des malades. La grande fierté de Mme Manto Tshabalala-Msimanga, ministre sud-africaine de la Santé, est un fameux cocktail à base d'ail, d'oignon et d'huile d'olive, qui, paraît-il, renforce souverainement les défenses de l'organisme contre le VIH ! Avec une moyenne proche de mille morts par jour, l'Afrique du Sud est l'un des pays où le sida tue le plus au monde. On ne peut donc que comprendre la menace électorale brandie par certaines associations face à l'ANC. Ce n'est plus de la polémique, c'est un mode d'action comme un autre. L'affaire est d'autant plus sensible qu'un membre éminent de l'ANC, Nelson Mandela, fait de la lutte contre le sida son combat majeur de chef d'Etat retraité. En 1999, c'est Mandela qui a poussé Mbeki vers la présidence. Il doit maintenant convaincre ce dernier de prendre toutes ses responsabilités. La pression politique semble avoir déjà porté quelques fruits. Hier, le gouvernement sud-africain a enfin promis un plan d'action portant, à partir de septembre, sur l'administration de rétroviraux aux malades. Souhaitons seulement qu'il ne s'agisse pas d'une nouvelle annonce dilatoire de la part d'un gouvernement versatile.

La repentance tempérée de la bible du libéralisme. Sophie Fay   LE MONDE | 07.05.03 |  Dans un dossier sur la finance mondiale,

"The Economist" remet en question l'orthodoxie économique en prônant, "de manière restreinte et dans des situations précises", le contrôle des capitaux. L'hebdomadaire britannique The Economist a construit sa réputation en défendant régulièrement, sans jamais dévier de sa ligne, le libéralisme économique. Sa rédaction renouvelle sa profession de foi dans un éditorial du numéro daté du 3 au 9 mai : "Le libre-échange (...) fait avancer la prospérité, encourage la paix entre les nations et est un ingrédient indispensable de la liberté individuelle." Avant de reconnaître, exceptionnellement, que ce principe peut souffrir une concession : "Aussi désordonné que cela paraisse, les libéraux en économie devraient reconnaître que le contrôle des capitaux - de manière restreinte et dans des situations précises - peut être utile." Le journal s'explique : "Il nous paraissait naturel de supposer que ce qui est vrai pour les échanges commerciaux l'est pour les échanges financiers, et par conséquent que le contrôle des capitaux est aussi nocif que, par exemple, les quotas sur l'importation de bananes." Deux constats amènent The Economist à juger aujourd'hui qu'il s'est trompé : "Premièrement, les marchés financiers internationaux sont sujets à l'erreur, tandis que les marchés internationaux de biens ne le sont pas. Deuxièmement, la sanction des grandes erreurs financières peut être draconienne." Et de rappeler les catastrophes provoquées récemment par l'afflux massif suivi d'un retrait brutal de capitaux en Asie du Sud-Est ou en Amérique du Sud. "Un afflux de capitaux dans une économie dont les institutions financières ne sont pas mûres et insuffisamment contrôlées peut faire plus de mal que de bien", estime l'éditorial. Ce ne sont pas les capitaux investis à long terme qui sont en cause, mais tous les fonds placés à court terme, "et surtout les crédits bancaires". Il faut donc dissuader ces investisseurs. "Nombre de pays en développement feraient bien de s'inspirer de l'expérience réussie du Chili, qui a imposé un impôt sur les entrées de capitaux dont le taux varie en fonction de la période de détention", conclut l'hebdomadaire, qui prend donc position contre les Etats-Unis, qui dans les négociations commerciales avec le Chili et Singapour demandent une libéralisation totale des marchés de capitaux. PROPENSION À L'ERREUR "Des expériences amères suggèrent que de telles exigences sont une erreur. Il est grand temps de revoir l'orthodoxie économique en la matière", conclut l'éditorial. Celui-ci introduit un grand dossier sur la finance mondiale titré "Le cruel océan du capital". Qu'est-ce qui fait de la sphère du capital un milieu si mouvant ? The Economist rappelle que, sur les marchés financiers, ce sont des actifs - et non des marchandises ou des services - qui s'échangent. Ces actifs financiers se définissent comme une somme de revenus étalés dans le temps. L'achat d'un actif est donc un pari sur l'avenir. Or, rappelle The Economist, "de petits changements dans les prévisions sur l'avenir peuvent avoir un effet d'une ampleur surprenante sur la valeur des actifs en question". D'où la propension plus importante des marchés financiers à l'erreur. La principale source de danger dans ce milieu "marin" est clairement désignée par The Economist : il s'agit pour l'essentiel des banques et du crédit trop facile, par qui nombre de crises arrivent. "Les banques sont presque toujours profondément impliquées quand une crise financière éclate, et les crises bancaires elles-mêmes sont tout sauf rares", explique le journal. Ces banques bénéficient de complicités à travers les gouvernements et les régulateurs, parfois trop peu vigilants, y compris, craignent les spécialistes de The Economist, dans les pays développés. Renouant avec sa tradition de grand libéralisme, l'hebdomadaire met en garde les gouvernements contre les mécanismes de garantie des dépôts bancaires, qui, certes, rassurent les épargnants mais peuvent conduire les banques à manquer de prudence. Les banques ont beau répondre qu'elles gèrent mieux leurs risques, grâce notamment aux progrès technologiques et à l'utilisation de produits financiers de plus en plus sophistiqués, The Economist leur renvoie deux questions. Ne profitent-elles pas de ces produits pour prendre davantage de risques ? Et surtout, les progrès de la technologie, qui permettent aux marchés financiers de s'ajuster plus vite et aux banques d'être toujours plus grosses et moins nombreuses, n'augmentent-ils pas aussi les dangers ? "Quand une grande banque d'un pays riche change d'opinion sur l'économie d'un pays émergent, l'effet sur le prix des actifs financiers de cette économie peut être dramatique ; et encore davantage si d'autres banques de pays riches le suivent ..."

LE LANCET S'ASSOCIE A UN APPEL POUR PREVENIR LE DECES PAR MALADIE DE 10 MILLIONS D'ENFANTS CHAQUE ANNEE  LONDRES, 26 juin (APM-Reuters, article transmis par René Nething, Rouffach-Lambaréné)

 

 La revue scientifique Lancet lance un appel urgent pour que des mesures soient prises contre les 10 millions de décès annuels qui touchent les enfants de moins de 5 ans, suite à des pneumonies, des diarrhées ou au paludisme principalement. L'hebdomadaire s'associe à des spécialistes en santé publique et à des organisations internationales en publiant cinq articles sur le sujet à partir de samedi et pour un mois. Les organisations engagées comprennent l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'UNICEF, la Banque mondiale, la Fondation Bill et Melinda Gates, l'US Agency for International Development (USAID) et l'US Coalition for Child Survival. Le premier article, publié samedi, indique que plus de 10 millions de décès par an surviennent chez les enfants dans le monde, presque tous dans les pays pauvres, avec 6 pays totalisant la moitié de ces morts: l'Inde, le Nigeria, la Chine, le Pakistan, la République démocratique du Congo et l'Ethiopie. Les causes de décès diffèrent d'un pays à l'autre mais elles sont le plus souvent associées à des pneumonies ou à des diarrhées ainsi qu'au paludisme, au sida, à la rougeole avec, en filigrane la malnutrition, précisent le Pr Robert Black, de la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health à Baltimore, et ses collègues. La plupart de ces décès pourraient être évités et une meilleure connaissance de l'épidémiologie de la santé des enfants au niveau de chaque pays et non pas au niveau de régions géopolitiques pourrait permettre des approches plus efficaces pour sauver des vies, estiment les auteurs. Dans le deuxième article, il est estimé que des moyens existent pour réduire la mortalité infantile de deux tiers d'ici à 2015, mais qu'ils ne sont pas fournis aux mères et aux enfants qui en ont besoin. Il s'agit de mesures de faible coût, telles que l'allaitement, l'utilisation de moustiquaires imprégnées d'insecticide, la vaccination contre la rougeole ou des traitements de réhydratation. "Il n'y a pas besoin d'attendre de nouveaux vaccins, de nouveaux médicaments ou de nouvelles technologies", commentent Gareth Jones, de l'UNICEF. Le troisième article met l'accent sur le fait qu'il est nécessaire d'adapter les actions à mener à l'état général et aux infrastructures de santé de chaque pays. Le quatrième article souligne que les stratégies de réduction de l'incidence de la mortalité infantile ne peuvent être efficaces que si l'on prend en compte les inégalités d'accès aux mesures nécessaires à mener. Enfin, dans le cinquième article, un appel à passer de la connaissance à l'action est lancé. Les 4 priorités définies sont de créer une institution uniquement consacré à la survie des enfants, de s'appuyer sur des systèmes de santé nationaux solides, de faire prendre conscience de la situation au grand public et d'augmenter les ressources financières (de 1 milliard de dollars par an pour les vaccinations, 4 milliards pour le traitement des maladies infantiles et 2,5 milliards pour la prévention et le traitement du paludisme). (The Lancet, vol.361, 28 juin, p.2226-2234, et numéros suivants)

Médecins sans frontières alerte le G8 sur les maladies négligées du tiers-monde LE MONDE | 26.05.03 | 

 "Vous souffrez d'insuffisance grave de solvabilité. Désolé, vous êtes trop pauvres pour être soignés". Médecins sans frontières (MSF) a décidé d'employer la manière forte et l'humour noir pour sensibiliser les grands de ce monde aux problèmes des pays pauvres. Un semi-remorque, parti de Paris à la mi-avril et qui abrite une exposition interactive sur les maladies négligées dans le tiers-monde, s'installera du 31 mai au 3 juin à Sciez, près d'Evian (Haute-Savoie), pendant le sommet du G8. Selon MSF, ces maladies négligées, qui menacent des dizaines de millions de personnes, essentiellement en Afrique, ont compté, en 2002, pour moins de 0,001 % des 60 à 70 milliards de dollars dépensés dans le monde pour la recherche médicale. Entre 1975 et 1999, 1 % seulement des médicaments enregistrés était destiné au traitement des maladies tropicales et de la tuberculose. Les laboratoires privés, qui fournissent plus de 90 % des médicaments utilisés dans le monde, se concentrent sur les besoins des pays solvables. Après la phase de grandes fusions de ces dernières années, vingt groupes occupent 65 % du marché mondial du médicament (400,6 milliards de dollars en 2002, en hausse de 8 %). Pour ces mastodontes, seuls comptent les "blockbusters", ces médicaments vedettes réalisant plus de 1 milliard de dollars de ventes annuelles, et dont la mise sur le marché coûte 800 millions de dollars. Conséquence de cette course à la puissance : les laboratoires concentrent leurs efforts sur des maladies chroniques, cancer, diabète, maladies cardio-vasculaires ou maladies du vieillissement. PRODUITS INEFFICACES A peine 8 % des dépenses pharmaceutiques sont ainsi consacrés aux pays en développement, qui accueillent, pourtant, 75 % de la population mondiale. L'Afrique, qui compte pour moins de 2 % du marché mondial du médicament, n'intéresse pas les laboratoires. La plupart des traitements aujourd'hui disponibles sur ce continent ont été élaborés du temps des colonies, pour soigner les populations blanches, ou mis au point par l'armée américaine, désireuse de protéger ses soldats. Les produits, quand ils ne sont pas devenus inefficaces (pour cause de résistance des maladies), sont souvent de moindre qualité. Selon une enquête de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), ce printemps, 40 % des antipaludiques à base d'artémisinine sont contrefaits ou ne contiennent pas de substances actives. Des mesures ont été prises pour améliorer, en théorie, l'accès des pays en développement aux médicaments. Fin 2001, l'accord signé à Doha a prévu qu'ils puissent copier les molécules des grands laboratoires en cas d'urgence sanitaire (contre des royalties au propriétaire du brevet), ou s'approvisionner auprès de leurs voisins s'ils sont dépourvus d'une industrie, comme l'Erythrée ou le Soudan. Mais les Etats-Unis, qui soutiennent leurs laboratoires (six américains se trouvent parmi les dix premiers mondiaux), bloquent depuis décembre 2002 ce compromis, que Washington veut réduire à trois maladies : le sida, la tuberculose et le paludisme. Pour sa part, MSF lancera en juillet "l'Initiative sur les médicaments pour les maladies négligées" (Drugs for Neglected Disease Initiative). Ce réseau de recherche Nord-Sud associe l'Institut Pasteur en France, l'OMS, la fondation Oswaldo Cruz au Brésil, l'Indian Council for Medical Research et le ministère de la santé de Malaisie. "Comme le marché ne répond pas aux besoins des malades, contrairement à ce qu'affirment les Américains, il faut que cet effort soit pris en charge par des personnes ou des Etats, explique Pierre Chirac, pour MSF. Le G8 d'Okinawa, il y a deux ans, avait permis de créer le fonds Kofi Annan pour le sida. Nous espérons que le G8 d'Evian va soutenir notre initiative." En attendant, sous la pression des organisations non gouvernementales, des laboratoires ont dû, parfois, céder leur molécule. En avril, le suisse Roche a fait don au gouvernement brésilien des droits et de la technologie de production d'une molécule efficace contre la maladie de Chagas, parasitose répandue en Amérique latine. L'autre suisse, Novartis, seul grand laboratoire dirigé par un ancien médecin des hôpitaux, a inauguré en janvier un institut de recherche, à Singapour, spécialisé dans les maladies tropicales, telles la dengue et la tuberculose, et cofinancé par l'Etat de Singapour. "Nous voulons découvrir des produits qui n'existent pas, et nous renonçons à notre marge de façon à ce que les pays en développement puissent se les offrir, souligne Paul Herrling, responsable de cet institut. Il ne s'agit pas de donner de l'argent ou de développer des produits trouvés par hasard, mais de bâtir une vraie expertise pharmaceutique". Le français Aventis, qui avait interrompu la production d'une substance contre la maladie du sommeil en 1995, en invoquant sa non-rentabilité, l'a relancée après qu'on lui a découvert un nouvel usage contre... la pousse de duvet sur le visage. Véronique Lorelle • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 27.05.03

Alassane Ouedraogo - Le Pays, Ouagadougou La société civile au secours de l'Afrique Courrier International 05/06/2003

Alassane Kogoda Ouedraogo, 59 ans, est un ancien haut fonctionnaire, devenu secrétaire général du Pays, le principal quotidien privé du Burkina Faso. Un journal qui s'est fait remarquer par la qualité de ses éditoriaux, fréquemment écrits au vitriol. Cinq chefs d'Etat africains ont été les invités d'honneur du sommet d'Evian, un sommet de l'escroquerie, foncièrement antidémocratique, où l'Afrique joue le rôle de figurant. En effet, les présidents d'Afrique du Sud, d'Algérie, du Nigeria, du Sénégal et d'Egypte sont cinq mousquetaires africains, cinq passagers clandestins qui croient naïvement qu'ils ne seront pas largués en cours de trajet dans cet immense océan d'injustice et livrés aux requins d'un monde occidental au sein duquel les différents acteurs ne se font d'ailleurs pas de cadeau : à titre d'exemple, la France et les Etats-Unis n'ont pas encore fini de régler leurs contentieux, aggravés par la crise en Irak, pour s'occuper des lointaines complaintes de l'Afrique. Plus préoccupante et plus désespérante est la situation de la dette des pays pauvres. A elle seule, l'Afrique doit près de 1 600 milliards de dollars à ses créanciers occidentaux, une somme à donner le vertige quand on tente de la convertir en monnaie locale. Et, selon des experts qui n'ont pas de sympathie particulière pour l'Afrique et qui viennent de tirer la sonnette d'alarme, pour 8 dollars prêtés aux pays pauvres, 7,50 dollars (auxquels il faut ajouter 4 dollars au titre du service de la dette) retournent dans leurs pays d'origine. Dans quelle mesure le citoyen moyen peut-il arrêter cette saignée et ces rapports injustes ? Certains représentants de la société civile dont on peut comprendre la colère n'hésitent pas à demander la suppression pure et simple de cette dette. On sait que, depuis quatre décennies, l'Afrique est le déversoir de flots d'argent. Malheureusement, elle reste également le déversoir de toutes les malédictions : famine, maladies endémiques, paupérisation croissante de sa population, etc. Parce qu'au lieu de servir les intérêts des populations, cet argent n'a servi qu'à entretenir des prédateurs locaux, sous les regards parfois consentants des créanciers. Certes, les pays occidentaux, pour se donner bonne conscience, ont consenti à orienter une partie du montant de cette dette en faveur de l'initiative PPTE (Pays pauvres très endettés) afin de financer des projets. Mais, en la matière, le manque de visibilité dans la gestion de ces fonds sonne comme une prime à l'incurie et à la concussion, l'utilisation de ces fonds se faisant souvent sans mécanismes de suivi et d'évaluation. Dès lors, la démarche des organisations de la société civile tendant à la suppression de l'aide est loin d'être une utopie ; elle part d'une logique simple, qui a inspiré beaucoup d'auteurs, même occidentaux. Au demeurant, la finalité de l'aide n'est-elle pas la fin de l'aide ? Puisque l'aide nous a davantage clochardisés, pourquoi ne pas tenter la solution inverse ? Se passer de l'aide. Ce n'est pas le citoyen lamda, le laissé-pour-compte, qui s'en plaindrait, lui qui est habitué à entendre le clairon d'une bonne croissance économique, mais n'en voit guère les retombées. C'est en effet dans l'adversité et dans la lutte contre les défis de leur environnement que les sociétés deviennent plus imaginatives et façonnent leur avenir. Bien entendu, cette prise de conscience, si elle se concrétisait, ne ferait pas l'affaire des pays occidentaux, aussi bien dans le domaine financier que dans les autres domaines tels que l'agriculture, la santé, l'éducation, l'environnement, etc. Plutôt qu'aider à la recherche sur le sida, l'Occident continuera de nous exporter des condoms tout en protégeant les brevets d'invention de ses industries pharmaceutiques. Plutôt qu'encourager nos politiques agricoles tendant à l'autosuffisance, il continuera de subventionner son agriculture pour rendre nos produits d'exportation non compétitifs. L'arrivée progressive de la société civile sur la scène internationale pour dénoncer ces impostures doit être saluée. Mieux, elle doit être cette garde rapprochée des démunis contre l'ingratitude, le cynisme et l'insolence des riches. 

L'abandon de souveraineté ou le carnage Courrier International 12/06/2003, Numero 658

A l'image de la République démocratique du Congo, les pays africains sont de plus en plus fréquemment mis sous tutelle. Mais ce néocolonialisme est-il vraiment évitable ? s'interroge l'hebdomadaire burkinabé. Journal du jeudi, Ouagadougou Il y a dix ans, l'intervention française en République démocratique du Congo aurait, à n'en pas douter, provoqué protestations et consternation. Elle aurait été perçue comme une preuve accablante et supplémentaire de l'action néocoloniale et néfaste de Paris dans son pré carré africain. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. La population de Bunia a accueilli en fin de semaine dernière le premier contingent de militaires français avec enthousiasme et soulagement. Les néocolons d'hier sont devenus des libérateurs. En quatre ans, les affrontements croisés entre ethnies locales et armées d'occupation étrangères ont fait plus de 50 000 morts en Ituri. Et l'on demande déjà à la France, qui intervient sous l'égide des Nations unies, d'en faire plus. Le mandat de la force internationale de 1 400 hommes dont elle a pris la tête expire en effet dans deux mois. Ce qui semble nettement insuffisant pour stabiliser le nord-est de la RDC. Si demain l'Ituri passait sous tutelle onusienne ou française, personne ne trouverait rien à y redire. L'intervention extérieure et la mise sous tutelle de fait deviennent des solutions acceptables dans la mesure où il n'y en a plus d'autres. D'autant plus acceptables qu'elles fonctionnent et qu'elles sont parfois demandées par les Africains eux-mêmes. L'intervention anglaise en Sierra Leone a ainsi permis de sortir ce petit pays du cauchemar. Les Britanniques ont mis en échec les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF). L'ONU a pris le relais afin qu'un tribunal puisse juger les crimes de guerre. Au Liberia voisin, ce sont plusieurs leaders de l'opposition civile qui demandent une intervention de l'ONU pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être de ce pays naufragé. Enfin, l'intervention française en Côte-d'Ivoire n'est plus contestée par personne ou presque. La multiplication des nouvelles ingérences occidentales en Afrique donne la mesure du drame que vit actuellement un continent qui doit de plus en plus fréquemment choisir entre deux extrêmes : l'abandon de souveraineté ou le carnage. 

Trois mots sur l'Afrique Charles Haegen l'Ami du peuple hebdo-Der Volksfreund 27/07/2003

Le récent périple de George Walter Bush donne lieu à de perfides commentaires. En France certains s'étonnent de l'intérêt soudain que les États-Unis d'Amérique portent à l'Afrique et doutent qu'il puisse s'agir de philanthropie. On comprend que les nostalgiques du rayonnement français puissent voir d'un mauvais oeil l'intrusion de la puissance américaine sur un espace qu'ils considèrent comme relevant de leur "pré-carré". Pour autant, n'est-il pas un peu fort de vouloir faire passer le système de la "Francafrique" pour le modèle du désintéressement ?  Les implications africaines du dossier Elf et quelques affaires plus anciennes le montrent clairement. Les célébrations lyriques -comme celle, très récente, de Dominique de Villepin, devant l'Institut des hautes études de la Défense nationale - ou les attitudes compassionnelles ne suffisent pas à établir un brevet de virginité. encore moins à prendre la mesure des réalités africaines. En Afrique, la pauvreté progresse de façon inquiétante. Le rapport annuel du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) indique que la moitié de la population des pays de l'Afrique subsaharienne vit avec moins d'un dollar par Jour. Le sida fait des ravages et risque de provoquer un désastre démographique. L'Afrique du Sud n'est pas seule touchée. Au Botswana, près de 40 % des adultes sont séropositifs. A ce fléau qui sera lourd de conséquences pour le continent africain, s'ajoutent la corruption, l'insécurité et la prolifération de régimes dictatoriaux sanglants (Robert Mugabe au Zimbabwe, Charles Taylor au Libéria) et de bandes armées. Le "malheur africain" - l'expression se lit dans un récent éditorial du Monde- se traduit par une plongée dans l'anarchie. Hier, les conflits paraissaient se caractériser par leur nature exogène (Angola, Guinée, Mozambique). On les interprétait volontiers comme la projection de l'affrontement Est-Ouest. Aujourd'hui, ils ressortent clairement d'antagonismes latents, antérieurs à la colonisation: Burundi, Rwanda, Côte d'Ivoire, Congo démocratique, Libéria, Zimbabwe. Les structures étatiques sautent. Les dissidences se multiplient. Celle de la Casamance est un fait accompli. Les guerres civiles ont déjà provoqué des milliers de morts et ne cessent d'alimenter des flots massifs de réfugiés. Elles désintègrent les structures étatiques. Cette implosion annihile les promesses de l'africanisation et du développement. Elle fait craindre un retour à l'état anté-colonial. L'ethnocentrisme des grilles de lecture occidentales ne facilite pas la compréhension des réalités africaines. Les états installés par les puissances coloniales sur une superficie égale à trois fois le continent européen, correspondent à des regroupements territoriaux qui rendent mal compte de la mosaïque de peuples (plus de 700 ethnies), de langues (près de 900 langues autochtones) et de croyances qui constituent l'Afrique subsaharienne. Ce ne sont pas tant les frontières étatiques qui sont en cause - "toutes les frontières sont artificielles, même en Europe" disait justement Léopold Sédar Senghor - que les équilibres internes des états et l'égale participation au pouvoir de leurs différents peuples...

Les interventions des puissances occidentales risquent de se multiplier dans la présente décennie. Pour l'heure, les États-Unis d'Amérique hésitent à s'engager au Liberia. Leur déconvenue somalienne les en retient. Une chose semble sûre, ils ont réalisé la dimension stratégique d'une situation d'urgence. Qu'ils veuillent conjuguer leurs efforts à ceux de l'Union européenne n'est pas une mauvaise nouvelle en soi. L'Afrique s'enfonce dans le chaos. Pour l'arracher à son malheur, il faut autre chose que des mots.

L'inutilité du romancier sud-africain Y a-t-il un sens à être un écrivain blanc en Afrique du Sud ? Courrier International 06/11/2003, Numero 679_2

        En butte à l'indifférence et au mépris de leurs compatriotes, J. M. Coetzee, Nadine Gordimer ou Damon Galgut se posent douloureusement la question. New Statesman Londres C'est une période faste pour le roman sud-africain : John Maxwell Coetzee vient de remporter le prix Nobel de littérature 2003 et Damon Galgut, très influencé par Coetzee, était finaliste du Booker Prize britannique pour son cinquième roman, The Good Doctor . Pourtant, beaucoup d'auteurs sud-africains blancs éprouvent aussi un sentiment d'impuissance. Ils ont de plus en plus l'impression que, faute de lectorat local ou de quelque chose ressemblant un tant soit peu à une culture littéraire autochtone, être écrivain, c'est être condamné à écrire indéfiniment dans un néant d'indifférence. Le roman est le mode d'expression qu'ils ont choisi, mais ce néant les oppresse. Ils ont le sentiment d'avoir des choses importantes à dire, mais de ne pas être entendus. Du moins, pas par leur propre peuple, dans le pays qu'ils considèrent comme le leur. "Historiquement, la littérature sud-africaine est déjà la littérature d'un vide, et elle devient de plus en plus une littérature dans le vide", estime Roy Robins, écrivain et critique installé au Cap. "Où est la nouvelle génération d'auteurs sud-africains de moins de 50 ans, noirs ou blancs ? C'est un peu facile de dire que le problème de la littérature en Afrique du Sud tient à l'absence d'une culture de la lecture, et donc de l'écriture, de la fiction. En fait, il est lié à un problème plus profond et plus grave : l'analphabétisme. Et, dans un pays où un grand nombre de citoyens ne savent pas même écrire leur nom, il paraît presque arrogant de s'interroger sur l'avenir de la fiction." Il est sans doute vrai que, pour beaucoup de Sud-Africains noirs, le roman demeure une forme étrangère, un genre importé d'Europe, aux relents de colonialisme. Et peut-être bien que, dans de pareils lieux de misère, l'art de la fiction n'est en fin de compte qu'une sorte de luxe bourgeois. Quelle place y a-t-il pour le roman quand 30 % de la population est séropositive ? Quand des millions d'individus sont exclus de la société civile par le hasard de leur naissance ? Plus indirectement, en quoi les textes fondateurs de la grande tradition occidentale et les anciennes hiérarchies culturelles peuvent-ils avoir une quelconque pertinence pour des peuples décolonisés engagés dans de longs et difficiles combats pour se réaliser ? Dans un récent numéro de la New York Review of Books, Coetzee raconte, à propos de l'oeuvre de Nadine Gordimer, comment, dans les années 70, la romancière en est arrivée à la conclusion que, pour les Sud- Africains noirs, les gens dont elle défendait la cause , "le nom de Zola, sans parler même de celui de Proust, n'évoquait rien, et qu'elle- même était trop européenne pour compter pour les gens qui, pour elle, comptaient le plus". On sent transparaître dans cette remarque - qui renvoie sournoisement à la célèbre flèche de Saul Bellow sur l'incapacité de l'Afrique à produire un grand écrivain digne de ce nom, un "Proust africain" - un peu des regrets et des frustrations de Coetzee. Dans une série de romans admirables, dont beaucoup datent des années 80 et 90, à l'époque où il enseignait la littérature à l'université du Cap, Coetzee recourt volontiers à l'allégorie et à la parabole pour se positionner contre l'apartheid et dénoncer la répression et les absurdités propres à l'ancien régime. Comme l'a souligné le comité Nobel, il était "impitoyable dans sa critique du rationalisme cruel et de la morale cosmétique de la civilisation occidentale". Mais Coetzee est parti s'installer en Australie en 2002, après que son roman Disgrâce*, récompensé par le Booker Prize en 1999, n'eut suscité que rancoeur et incrédulité dans son propre pays. Des personnalités du Congrès national africain (ANC) l'avaient notamment accusé d'être déloyal, pensant sans doute que la fiction ne devait donner que de bonnes nouvelles sur l'Afrique du Sud de l'après-apartheid. Dans son oeuvre récente, il revient de façon obsessionnelle sur le sens qu'il y a à être un écrivain blanc en Afrique du Sud et sur le dilemme d'écrire sur et pour une société qui ne peut ou ne veut pas lire ce qu'on écrit. David Lurie, le personnage central de Disgrâce, est un universitaire d'âge moyen, aigri, qui a peur de la mort et déplore le déclin des humanités dans son université. Il est persuadé que la grande tradition culturelle européenne - la poésie romantique, l'opéra, la philosophie et la tragédie grecque - n'a pas sa place en Afrique. Pour se consoler, il a une aventure avec l'une de ses étudiantes. L'affaire parvient jusqu'aux oreilles de sa hiérarchie, qui le licencie parce qu'il refuse de présenter des excuses. C'est là sa disgrâce. Il part s'installer chez sa fille Lucy, dans une ferme isolée de la province du Cap-Est. Un après-midi, une bande d'hommes noirs agressent Lurie et soumettent sa fille à un viol collectif. Comme on ne pouvait que trop s'y attendre - Coetzee est un écrivain programmatique et ses romans suivent un schéma rigide qui ressemble en fait un peu à un puzzle complexe -, Lucy tombe enceinte. Mais elle refuse d'avorter, convaincue qu'elle mérite plus que toute autre chose ce sort d'humiliation pour expier ses anciens privilèges de femme blanche en Afrique. Désespéré et bouleversé par le livret d'opéra sur la vie de Byron qu'il écrit mentalement, Lurie se replie encore plus sur lui-même et finit, rongé par le mépris, par s'occuper d'animaux malades et agonisants. Sa déchéance est totale. Disgrâce est un bon roman, audacieux, mais les tenants du conservatisme culturel s'en sont servis pour affirmer qu'il exposait toute la vérité sur la décomposition morale de la nouvelle Afrique du Sud, comme si l'ancienne était moins corrompue. En fait, l'Afrique du Sud est peut-être plus instable qu'elle ne l'était sous l'apartheid, pour la simple et bonne raison que ses citoyens sont désormais plus libres et plus sceptiques. L'héroïne éponyme du dernier roman de Coetzee, Elizabeth Costello, est, comme Lurie, en décalage avec le lieu et l'époque où elle vit. Elizabeth est une romancière reconnue, qui parcourt le monde de conférence universitaire en colloque professionnel, mais il manque quelque chose à sa vie. Le monde moderne - ses obsessions bon marché, sa culture trash et people, son culte de la nouveauté - la désespère. Lors d'une conférence, elle rencontre un célèbre écrivain nigérian qui fait une intervention sur le roman en Afrique. Ce qui l'intéresse le plus, dit-il, est la tradition orale. Elle n'est pas convaincue. "Le roman anglais, lui rétorque-t-elle, est écrit en premier lieu par des Anglais, pour des Anglais. C'est ce qui fait le roman anglais. Le roman russe est écrit par des Russes pour des Russes. Mais le roman africain n'est pas écrit par des Africains pour des Africains. Les romanciers africains écrivent peut-être sur l'Afrique, sur les expériences africaines, mais j'ai l'impression que, pendant qu'ils écrivent, ils se retournent sans cesse pour regarder les étrangers qui les liront. Qu'ils le veuillent ou non, ils ont endossé le rôle d'interprètes interprétant l'Afrique pour leurs lecteurs. Or comment peut-on explorer un monde dans toute sa profondeur si l'on doit en même temps l'expliquer à des étrangers ?" Elizabeth Costello ne répond jamais à la question qu'elle pose. On a toutefois le sentiment que, comme Coetzee lui-même, elle serait tentée de répondre que le roman n'a pas d'avenir en Afrique, et en tout cas pas tant qu'il sera écrit pour un éventuel public international, et non par des Africains pour des Africains. On retrouve la même désespérance dans The Good Doctor de Galgut. L'action se déroule dans un hôpital isolé et délabré d'un ancien bantoustan - ces territoires souvent arides auxquels l'ancien régime d'apartheid autorisait un semblant d'autonomie. On ne sait jamais très bien qui de Frank, le narrateur blasé et nihiliste, ou de Laurence, le jeune médecin idéaliste qui débarque avec ses grands principes pour améliorer la vie de la population locale déshéritée, est le "bon docteur" du titre. The Good Doctor est écrit avec économie et élégance. Métaphore du sentiment d'inutilité et de culpabilité de nombreux Sud-Africains blancs, il offre une vision de la nouvelle Afrique du Sud aussi sombre que celle de Coetzee. A travers les rapports qu'entretient Frank avec la doctoresse noire pour laquelle il travaille, avec son personnel et avec Maria, la jeune femme illettrée avec qui il couche contre rétribution, Galgut met en scène les tensions auxquelles n'échappe pas même le plus optimiste des Blancs libéraux, dans un pays qu'ils sentent de plus en plus indifférent à leur sort. C'étaient des gens qui croyaient à la lutte de libération de la majorité noire, qui honnissaient la cruauté de l'apartheid et qui maintenant ne se remettent pas d'avoir perdu leur statut d'exception. Frank est sans doute encore mieux placé pour témoigner des transformations politiques de l'Afrique du Sud car, contrairement à Laurence le libéral, il n'attend rien d'extraordinaire. Il a beau être cynique et méprisant à l'égard du progrès, il aspire à quelque chose de mieux, et il se prend même à rêver qu'un jour ou l'autre il pourra repartir de zéro avec Maria, l'illettrée pauvre, en ville, loin de l'aridité désolée du bantoustan. Il sait pourtant que ces espoirs sont chimériques, qu'il ne pourra peut-être jamais y avoir de vraie compréhension ou de réconciliation entre l'Européen et l'Africain, qu'au bout du compte l'homme blanc n'a pas sa place en Afrique. Et il y a toujours en toile de fond du roman le paysage implacable, la brousse qui gagne impitoyablement du terrain et recouvre tout. The Good Doctor est un roman sur la mémoire pétrie de culpabilité et l'instabilité du passé. C'est aussi un roman sur l'impossibilité d'échapper à la vérité de ce que nous avons fait, surtout dans un pays au passé aussi lourd que l'Afrique du Sud. Galgut vit au Cap dans un appartement exigu. Il soutient la nouvelle Afrique du Sud et il est profondément attaché aux paysages de la province du Cap-Ouest, mais, depuis que son roman a été sélectionné pour le Booker Prize, voilà qu'il s'est mis lui aussi à parler de sentiments persistants d'inadéquation. Il a été surpris, en arrivant à Londres, par la vigueur du débat littéraire en Angleterre et par la présence d'une communauté d'auteurs et de lecteurs engagés, telle qu'il n'y en a pas en Afrique du Sud. Rentrera-t-il dans son pays ? On l'espère, parce que les affres de la construction d'une nation sont autant une source de désespoir que d'inspiration pour les écrivains, qu'ils soient noirs ou blancs. Cela peut les pousser à s'exprimer. C'est peut-être ce qui explique qu'il y ait un tel sentiment d'urgence et une telle tension dans beaucoup de romans sud-africains : à la lecture, on comprend que quelque chose d'important est en jeu. Chose que l'on ressent rarement quand on lit un roman anglais contemporain. "C'est le conteur, a écrit le grand romancier nigérian Chinua Achebe, qui fait de nous ce que nous sommes, qui crée l'histoire. Le conteur crée la mémoire que les survivants doivent garder - sans quoi, leur survie n'aurait aucun sens." Ces dernières années, de nombreux jeunes auteurs africains noirs de talent se sont révélés, notamment au Nigeria, des écrivains qui se sont mis à créer leurs propres histoires, en récupérant la vérité de l'expérience africaine et en reformulant par le biais de la fiction les mythes, les histoires et les dures réalités politiques de leur terre natale. Ils ont aussi enrichi l'anglais, resté jusqu'alors langue étrangère, d'une voix authentiquement africaine. Je suis convaincu que la même chose peut arriver en Afrique du Sud, pays qui a déjà eu son Coetzee et son Mandela et qui attend maintenant son Achebe. Jason Cowley Nouvelles voix La littérature sud-africaine ne se limite pas à la "sainte Trinité : Nadine Gordimer, André Brink, John Maxwell Coetzee", comme les appelle l'agent littéraire britannique Isobel Dixon. Moins connus à l'étranger que leurs aînés, des auteurs comme Zakes Mda, Achmat Dangor, Zoë Wicomb (tous trois âgés de 55 ans) et Damon Galgut (39 ans) s'imposent comme les voix de la nouvelle Afrique du Sud. S'ils ne pratiquent pas la littérature de combat de la génération précédente, ils ne versent pas non plus dans l'optimisme béat qui avait caractérisé une certaine littérature de l'immédiat après-apartheid. Mais leurs livres sont très fortement ancrés dans l'histoire de leur pays, comme en témoignent Le Pleureur de Zakes Mda (Dapper, 1999), le recueil de nouvelles Une clairière dans le bush de Zoë Wicomb (Le Serpent à plumes, 2000), La Malédiction de Kafka d'Achmat Dangor (Mercure de France, 2000) et La Faille de Damon Galgut (Verticales, 1998). Pour en savoir plus, on peut consulter en ligne l'excellent dossier réalisé par la librairie Compagnie : http://www.librairie-compagnie.fr/  . Le premier roman africain L'homme qui marchait vers le soleil levant, qui vient de paraître aux éditions Confluences, est probablement le premier roman écrit en Afrique, selon Alain Ricard, spécialiste de la littérature africaine et directeur de recherche au CNRS. Son auteur, Thomas Mofolo (1877- 1948), est né dans un petit village du sud du Lesotho. Il publie son premier roman, Moeti oa Bochabela (L'homme qui marchait vers le soleil levant), en 1907, alors qu'il est correcteur à l'imprimerie de la mission protestante du Lesotho. Publié en sotho, langue parlée au Lesotho et dans une grande partie de l'Afrique de l'Est, le roman raconte la destinée de Fékisi, un jeune vacher du Lesotho qui refuse les moeurs dépravées des siens et part vers l'Est, région d'origine de son peuple, les Basotho, en quête du soleil levant et d'un dieu salvateur. Ce roman, d'abord publié en feuilleton, évoque les relations ambiguës de l'Afrique avec le christianisme. Thomas Mofolo est aussi l'auteur du célèbre Chaka, paru en 1926 et traduit dans le monde entier (Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 1981). * Editions du Seuil, coll. "Points", 2002. Elizabeth Costello, J. M. Coetzee, Secker & Warburg, Londres, 2003. The Good Doctor (Le bon docteur), Damon Galgut, Atlantic Books, Londres, 2003. 

 

Salomon: pour endiguer le chaos, l'Australie doit "recoloniser" Courrier International, juillet 2003

Comment sauver cet archipel ravagé par une guerre ethnique sans fin ? La meilleure solution serait de placer les Salomon sous la tutelle de l'Australie, estime le quotidien Canberra Times.  Canberra s'apprête à envoyer les forces de l'ordre aux Salomon, en réponse à l'appel lancé début juin par le Premier ministre salomonien Allan Kemakeza. "Ce n'est pas dans l'intérêt de l'Australie d'avoir plusieurs Etats en situation d'échec dans le Pacifique" , a déclaré John Howard, le chef du gouvernement. Les violents affrontements entre milices de différentes ethnies qui se disputent des terres situées sur les îles de Guadalcanal et de Malaita ont causé plusieurs centaines de morts depuis cinq ans dans cet ancien protectorat britannique. Le gouvernement australien n'hésite pas à aborder les problèmes de certains pays du Pacifique de façon non conventionnelle. Cette attitude doit être encouragée, quoiqu'elle comporte des risques importants. L'Institut australien de politique stratégique [ASPI, financé par le gouvernement] vient ainsi de publier un rapport sur les îles Salomon - pays où règne un chaos presque total - proposant de confier leur économie, ainsi que la responsabilité du maintien de l'ordre, à la communauté internationale, sous l'égide de Canberra. Le texte a beau prendre la précaution de souligner que les intéressés ont donné leur consentement et que ce plan s'inscrit dans le cadre de la coopération internationale, il n'en constitue pas moins un projet de recolonisation même s'il est de mauvais goût d'employer ce terme. Le problème, du point de vue de ceux qui veulent aider les 500 000 Salomoniens, c'est que les institutions politiques, sociales et économiques de ce pays sont tellement délabrées, les dirigeants tellement corrompus ou tellement stupides et l'ordre public tellement perturbé qu'il est pratiquement impossible de faire quoi que ce soit dans le cadre actuel. L'Australie (et d'autres Etats) s'efforcent déjà d'aider les autorités à rétablir l'ordre et soutiennent depuis longtemps une grande part de l'économie. Le commentaire le plus optimiste que l'on puisse faire à propos des résultats obtenus jusqu'à présent, c'est que cette assistance a permis de stabiliser la situation - c'est-à-dire que les choses n'empirent pas... mais ne s'arrangent pas non plus. Les autorités, qui portent une grande part de responsabilité dans l'effondrement du pays, n'ont aucun plan pour améliorer la situation et n'imaginent d'ailleurs même pas qu'il en faille un. Augmenter l'aide, qu'elle vienne d'Australie ou d'ailleurs, n'est pas la solution non plus, selon une récente étude de Helen Hughes, professeur au Centre for Independent Studies [le principal think tank australien]. Les micro-Etats du Pacifique croulent sous l'aide internationale - ce qui ne fait en général qu'aggraver leurs problèmes fondamentaux. Au lieu d'être investis dans les infrastructures routières, scolaires ou autres, ces fonds servent trop souvent à couvrir les dépenses et exacerbent ainsi les problèmes qui avaient nécessité leur versement. La fraude et la corruption ne sont pas les seuls obstacles. La distorsion des marchés, l'ineptie de certains raisonnements économiques et l'obstruction aux projets susceptibles de générer de la croissance et des emplois ne contribuent pas non plus à améliorer les choses. Pour Helen Hughes, tous ces pays sont économiquement viables et pourraient posséder un niveau de vie similaire à celui de l'Australie, et ce sans recourir à l'aide internationale, s'ils adoptaient des politiques économique et sociale adaptées à leur taille et à leur niveau de développement. Comme le fait remarquer l'ASPI, Canberra a eu raison de se retirer des pays du Pacifique quand ils ont obtenu leur indépendance et de permettre à leurs citoyens de suivre leur propre voie. Et nous avons aujourd'hui raison de faire preuve de prudence lorsqu'il s'agit de s'impliquer plus profondément - "plus profondément que ne l'exigent nos intérêts, que ne nous le permettent nos capacités et que ce que la communauté internationale est prête à accepter". Mais nous pouvons intervenir tout en respectant la souveraineté et le droit à l'autodétermination des intéressés et poser ainsi les fondations sur lesquelles les Salomoniens pourront rebâtir leur pays. La première condition pour cela, c'est de rétablir l'ordre, et de façon plus désintéressée que ce que les autorités locales sont en mesure d'exécuter compte tenu des tensions raciales. La deuxième, c'est de remettre sur pied les services publics de base, en particulier dans les secteurs de la santé et de l'éducation. La troisième, c'est d'instaurer un contrôle financier strict pour éradiquer la fraude et la corruption. Il est clair qu'il existe dans ce plan plus que le désir d'aider nos voisins : il y va également de notre propre intérêt. Si la dégringolade des Salomon se poursuit et contamine la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Fidji, le Vanuatu et d'autres pays, on risque d'assister à la naissance de ce que l'ASPI décrit comme "un bouillon de culture dans lequel les menaces transnationales et non étatiques pour la sécurité pourront se développer et se multiplier". L'Australie serait alors plus vulnérable à la criminalité et au terrorisme transnationaux et nos concitoyens moins en sécurité. Un plan d'action pour les Salomon coûtera peut-être plus de 850 millions de dollars australiens [environ 500 millions d'euros] sur dix ans, dont la moitié sera à la charge des Australiens. Mais ce n'est pas cher payé pour notre sécurité.

Le pape demande une référence au christianisme dans la constitution de l'UE LEMONDE.FR | 28.06.03 

 Le pape dénonce "la perte de la mémoire et de l'héritage chrétiens en Europe, accompagné d'une sorte d'agnosticisme pratique et d'indifférentisme religieux". Jean Paul II a demandé solennellement, samedi, que "figure une référence au patrimoine religieux et spécialement chrétien de l'Europe" dans la future constitution européenne. Le pape a fait cette requête dans une "Exhortation apostolique" de 140 pages consacrée à l'Europe, adressée aux rédacteurs du futur traité constitutionnel et signée à l'occasion des Vêpres célébrés dans la basilique Saint-Pierre. "Dans le plein respect de la laïcité des institutions", le pape demande aux responsables de l'UE que trois points soient reconnus : 1) "le droit des Eglises et des communautés religieuses de s'organiser librement, en conformité avec leurs propres statuts et leurs propres convictions". 2) "le respect de l'identité spécifique des Confessions religieuses et le fait de prévoir un dialogue structuré entre l'Union européenne et ces mêmes Confessions". 3) "le respect du statut juridique dont les Eglises et les institutions religieuses jouissent déjà en vertu des législations des Etats membres de l'Union". PERTE DE LA MÉMOIRE Dans son document, résumant les avis émis par les évêques du Vieux Continent dans le synode consacré à l'Europe en 1999, le pape dénonce "la perte de la mémoire et de l'héritage chrétiens en Europe, accompagné d'une sorte d'agnosticisme pratique et d'indifférentisme religieux, qui fait que beaucoup d'Européens donnent l'impression de vivre sans terreau spirituel et comme des héritiers qui ont dilapidé le patrimoine qui leur a été légué par l'histoire". Le pape rappelle l'esprit de la Grèce antique et de Rome, l'apport des peuples celtes, germaniques, slaves, finno-ougriens, ainsi que la culture juive et celle du monde de l'Islam. Mais il invite à reconnaître que "historiquement parlant, ces inspirations ont trouvé dans la tradition judéo-chrétienne une force capable de les harmoniser". "C'est un fait, souligne-t-il, que l'on ne peut ignorer ; au contraire, dans le processus de construction de la maison commune européenne, il faut reconnaître que cet édifice doit s'appuyer aussi sur les valeurs qui ont trouvé dans la tradition chrétienne leur pleine manifestation. En prendre acte tourne à l'avantage de tous". Jean Paul II aborde également le phénomène migratoire face auquel "l'Europe est mise au défi de trouver des formes nouvelles et intelligentes d'accueil et d'hospitalité". "Il est de la responsabilité des autorités publiques d'exercer un contrôle sur les flux migratoires en fonction des exigences du bien commun. L'accueil, écrit-il, doit toujours se réaliser dans le respect des lois et donc se conjuguer, si nécessaire, avec une ferme répression des abus". Le pape souhaite des "formes possibles d'une véritable intégration des immigrés légitimement accueillis dans le tissu social et culturel des diverses nations européennes". Après avoir souligné l'importance d'un "juste rapport avec l'Islam", il demande aux institutions européenne de se faire un devoir "de rappeler que la réciprocité dans la garantie de la liberté religieuse doit être observée aussi dans les pays de tradition religieuse différente, où les chrétiens sont en minorité". Il fait allusion à l'interdiction du culte chrétien dans les pays islamiques qui "ont fait de leur religion la seule qui soit autorisée et encouragée". Enfin, le pape demande aux Etats et à l'Union européenne de mettre en oeuvre des politiques clairvoyantes pour promouvoir la natalité et pour aider la famille, menacée notamment par des formes de reconnaissance légale des unions de fait et même par des "modèles de couples où la différence sexuelle ne serait plus essentielle". Avec AFP

Les peurs d'Eva Joly LE MONDE | 14.06.03 | www.declarationdeparis.org + http://grioo.com/opinion438.html

Dans un livre, "Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?", à paraître le 19 juin aux Editions des Arènes, dont "Le Monde" publie les bonnes feuilles, la juge Eva Joly raconte l'instruction du dossier Elf. Des années où l'effroi est venu s'immiscer dans sa vie, à force de menaces et d'intimidations. Dans les derniers mois du dossier Elf, ma résistance ne tenait plus qu'à un fil. Si elle n'a pas lâché, si je suis sortie sauve d'une instruction sous haute tension que j'ai pu mener jusqu'à son terme, je n'en suis pas quitte pour autant. Ce que j'ai vu et compris me donne des responsabilités vis-à-vis de mes contemporains. (...) Les hommes du pétrole baignent dans un monde où les usages ne sont pas tout à fait les nôtres. Ainsi, cet ancien directeur de raffinerie, salarié d'Elf, qui a longtemps travaillé dans des zones hostiles, au caractère bien trempé, solide comme un roc. Un jour, il me parle incidemment d'une lettre confiée à son avocat plusieurs mois avant le début de l'instruction, dans laquelle il explique que, s'il lui arrive un jour un accident, ce sera un assassinat. Je lis la lettre : elle désigne ses propres dirigeants comme les commanditaires potentiels. Voilà comment ces hommes vivent. (...) Un soir, après l'audition d'un ingénieur d'Elf, je me rends compte que les nuages se sont accumulés au-dessus de ma tête. Durant sa carrière, cet homme a résisté à ses supérieurs et refusé d'exécuter des ordres qui lui paraissaient illégitimes. Il en a accepté les conséquences, inévitables dans son univers : avertissements anonymes, rumeurs de déstabilisation, menaces de mort directes. L'audition se termine. Je reste seule quelques instants. Comme pour m'occuper les mains, songeuse, je rassemble des papiers épars sur mon bureau. Soudain, mon témoin frappe de nouveau à la porte. J'esquisse un geste de surprise. Aussitôt, un index sur la bouche, il me fait signe de ne pas réagir. Il prend un papier sur mon bureau et griffonne : "Attention ! J'ai identifié des gens d'Elf sur le trottoir." Un regard de quelques secondes, puis il repart. Je comprends au quart de tour ce qui se passe. Cet homme connaît la musique. Il n'est pas devenu cadre dirigeant en se contentant de traverser, chaque matin, le pont de Neuilly vers la tour Elf de la Défense en sifflotant. Il connaît le dessous des cartes. Il sait ce qu'il fait. Par son geste, je comprends qu'il m'indique que mon bureau n'est pas sûr. Et que mon travail est sans doute sous surveillance. (...) Avec ce petit papier griffonné, je connais ma première inquiétude. (...) Comparée à ce que j'ai vécu ensuite, la peur que j'ai connue ce jour-là me paraît disproportionnée. Mais en la matière, il n'y a pas d'échelle de Richter. Le trouble se constate, c'est tout. Le soir, la tête collée à la vitre du train de banlieue qui me ramène chez moi, les événements s'entrechoquent. Je fais la part des choses, en remettant les différentes pièces du puzzle à leur place. Et je prends la décision de continuer à vivre comme avant, sans laisser la peur entrer dans ma vie. Si j'avais été dominée par mon trouble, j'aurais pu clore discrètement l'instruction, sans faire de vague. Personne n'en aurait rien su. Quand je vois l'opprobre que j'ai dû affronter ensuite, en plus d'avoir risqué ma vie, quand je mesure le prix qu'il nous a, à tous, fallu payer, je me demande si le jeu en valait la chandelle. Mais "j'aurais pu", "j'aurais dû" sont des expressions que je n'aime pas. Le français est une langue qui joue avec l'incertitude des sentiments. Il cultive le conditionnel ou le futur antérieur, ces subtilités nationales. Je suis plus prosaïque, plus concrète, plus norvégienne au fond. Il n'est pas question de me laisser intimider. J'étais un souci ? Je deviens un danger. (...) Un matin, en arrivant au travail, je trouve un petit bristol vert. Il est coincé dans l'enveloppe en plastique transparente collée sur la porte de mon bureau 126, dans laquelle on glisse habituellement un carton d'avertissement afin d'éviter toute visite intempestive dans le cabinet d'instruction lors des interrogatoires. Mais le bristol n'est pas réglementaire. Je déchiffre une liste de noms griffonnée au crayon dont je ne connais que le premier : celui du juge Renaud (un des fondateurs du Syndicat de la magistrature, il a été exécuté en pleine rue par une équipe de trois tueurs, dans la nuit du 2 au 3 juillet 1975). J'arrive en seconde position. Les autres noms, m'apprendra-t-on ensuite, sont ceux de magistrats français tués depuis la guerre. Tous sont barrés sauf le mien. (...) Un soir - il fait très chaud -, un homme me suit depuis le quai de la gare. Il est large d'épaules. Ce n'est pas un de ces paumés que l'on rencontre parfois dans les trains de banlieue et qui vous approchent d'un peu trop près. Il ressemble plutôt à un sportif de haut niveau. Il me fixe durement. Pour la première fois, j'ai vraiment peur. Arrivée à ma station. Je descends. Lui aussi. Je presse le pas. Il allonge le sien, puis me laisse brutalement prendre du champ. Les jours suivants, des habitants de mon village nous font part d'un étrange va-et-vient de voitures. Plusieurs correspondants appellent à mon domicile et raccrochent immédiatement. L'engrenage du soupçon est inéluctable. (...) Le 5 juin 1996, des voisins m'alertent : trois véhicules se sont relayés devant notre domicile, restant plusieurs heures à l'arrêt comme si leurs occupants attendaient quelque chose. Par sécurité, je fais vérifier le numéro d'immatriculation d'un des véhicules que la femme de ménage a noté. Le 11 juin, une autre voiture rôde ostensiblement devant notre maison, passant et repassant au ralenti en un ballet régulier pendant plusieurs heures. Un familier peut noter son numéro d'immatriculation et son modèle. Je le transmets à la gendarmerie, qui me fait remarquer que les deux numéros sont identiques : celui relevé le 5 juin et celui du matin. Les deux véhicules, pourtant de couleurs distinctes, circulaient avec la même plaque d'immatriculation, évidemment fausse. Le même jour, le procureur adjoint me convoque dans son bureau. Même s'il garde son élégance habituelle et la maîtrise de son comportement, je m'aperçois que son œil noir est plus brillant qu'à l'accoutumée et je perçois un léger tremblement dans sa voix. "Un ami de longue date a demandé à me voir. j'ai toute confiance en lui. Il m'a averti que vous étiez en danger. En vrai danger. Imminent. - Est-ce que vous pouvez me dire qui c'est ? - A condition que vous juriez de ne jamais le répéter - Je le jure." Lorsque j'entends son nom, je comprends que l'affaire est sérieuse. (...) Le procureur adjoint me suggère de demander une protection policière. J'hésite. (...) La protection durera six ans. Du jour au lendemain, je suis privée de territoire intime. Je ne peux aller nulle part sans une voiture et deux gardes du corps au minimum, parfois davantage dans les périodes critiques. En quelques semaines, la carte complète de mes relations est entre les mains de la police. Plus de rendez-vous dans des cafés. Plus de lèche-vitrines pour le plaisir. Plus de secrets. Plus de respirations. Je vis sous l'œil d'autrui. Les premiers temps, la protection est ultra-rapprochée, 24 heures sur 24. Les policiers posent leur arme sur la table du salon, veillent dans la pièce attenante à ma chambre. (...) Alors que, logiquement, l'institution devrait faire corps et protéger l'une des siens, menacée dans sa tâche, au palais de justice ma situation atypique provoque bruits de couloir et bruissements de cafards : "Vous avez vu ce cinéma !" Personne ne prend la peine de réunir mes collègues pour leur expliquer en quelques phrases le sens de cette contrainte. L'administration est un corps indifférent à tout, sauf à sa propre tranquillité. Le fantasme l'emporte sur la raison. Quoi ? Un juge de base transporté aux quatre coins de Paris aux frais de l'Etat, qui se voit offrir deux cerbères qui le devancent dans l'ascenseur ou dans son cabinet d'instruction ! (...) Paradoxalement, cette protection devient un privilège aux yeux d'autrui ! J'apparais comme une princesse avec deux valets. (...) Au bout de quelques mois, je demanderai d'ailleurs officiellement l'arrêt de cette surveillance. Cette demande sera refusée. La direction de la police renforcera même quelque temps le dispositif en doublant ses effectifs (de deux à quatre policiers) et en ajoutant une escorte moto, avant de revenir plus tard au régime antérieur. J'affronte le regard hostile de mes collègues du palais de justice, parce que je n'ai pas le choix. Pas un mot de sympathie, pas un battement de cils de la part de magistrats que je côtoie depuis des années. Dans les couloirs, on m'oppose souvent une indifférence hautaine. Intérieurement, je suis blessée par cette attitude. Mais je me rends compte que cette hostilité n'est pas dirigée contre moi : elle est aussi une manière de refuser la réalité de l'affaire Elf. (...) Comme le danger peut venir de partout, il nous rend méfiants face à toute intrusion extérieure. Je prends l'habitude de remplir une sorte de carnet de bord, pour garder une trace de l'enchaînement des faits. Nous ne parlons plus au téléphone que par sous-entendus ou onomatopées qu'il faut décoder. Les heures qui encadrent chaque audition importante s'écoulent sous haute tension, dans la crainte d'une fuite ou d'une manipulation. Les intimidations ne s'estompent pas. Au lendemain d'une perquisition dans les bureaux d'un avocat, le greffier trouve la lampe de mon bureau renversée et dévissée et le cache-fil du téléphone ostensiblement déboîté. Il s'agit de nous montrer qu'aucun sanctuaire n'existe et que mon cabinet d'instruction est ouvert au premier passe muraille venu. Plus tard, c'est la clé de mon appartement qui tourne dans le vide. La serrure, une fois de plus, a été forcée. A chaque incident, j'ai l'impression fugace d'être une proie entre les mains d'un rapace invisible. (...) Au printemps 1998, un nouvel incident nous permet de déterminer de manière certaine que nos lignes téléphoniques sont manipulées. Un matin, le commissaire de la brigade financière nous alerte. Depuis plusieurs heures, il essaie vainement de nous faxer un document urgent de plusieurs pages. La communication se perd en route d'une manière qui lui semble étrange. De fait, deux bureaux plus loin la télécopie passe sans encombre. Nous commençons dès lors à surveiller les humeurs du fax, qui met parfois plus d'un quart d'heure à recevoir une télécopie. Lorsque nous changeons l'appareil de ligne téléphonique, il se met à fonctionner correctement. Mais dans notre bureau il a ses caprices et ses mystères. Nous appelons un technicien en renfort. Après vérification, celui-ci nous assure que notre matériel est en parfait état, si ce n'est "un problème d'interférences". Il ajoute sur son rapport d'intervention : "Site sensible, faire vérifier la ligne."Notre lettre d'incident au président du tribunal rencontre le même silence agacé que les précédentes. Le téléphone devient rapidement un mode de communication sommaire, réduit aux échanges sans conséquences. Au lieu d'être un allié, il encombre. Les moyens d'écoute sont aujourd'hui d'une sophistication qui relègue les instruments de James Bond au rang d'antiquités désuètes. Avec Laurence Vichnievsky, nous intégrons rapidement l'idée que quelques hommes bien placés peuvent suivre nos travaux à ciel ouvert. La preuve définitive nous en est fournie en mars 1998, lors d'un interrogatoire d'André Tarallo. Soudain, Laurence Vichnievsky fait irruption dans mon bureau et m'attire à l'extérieur - ce qui n'arrive jamais au cours d'actes de procédure aussi importants. Elle me conduit dans son cabinet et me passe, au téléphone, la présidente de la chambre d'accusation. Un quart d'heure plus tôt, celle-ci a essayé de me joindre. Mon téléphone n'a pas sonné, mais elle a eu la surprise... d'entendre en direct l'audition du PDG d'Elf-Gabon. Mon téléphone est devenu micro clandestin, utilisable en composant simplement mon numéro interne. Je dresse un procès-verbal d'incident à destination de mes supérieurs. Aussitôt, la rumeur court les couloirs que je suis devenue paranoïaque ou mythomane... (...) Ainsi en est-il parfois de nos journées : passer notre temps à prouver que nous ne sommes pas folles, pendant que des violations aussi graves de la loi - telles qu'enregistrer le contenu d'un interrogatoire ou placer un magistrat sur écoute - ne mobilisent que nous-mêmes et ne troublent personne au sein de la hiérarchie judiciaire. (...) Lorsque, au palais de justice, j'obtiens un verrou supplémentaire pour mon bureau, dérisoire digue de sable face à la marée qui monte, nous décidons, avec mon greffier et l'assistante qui nous épaule, de faire le ménage à tour de rôle. J'achète un aspirateur et nous nous transformons, le soir, en homme et femmes de ménage pour éviter les visites importunes sous couvert de nettoyage des locaux. Jusqu'au jour où je découvre que, par négligence, un double de la clé du verrou pend tranquillement sur le tableau, avec la petite étiquette de notre bureau, dans un secrétariat ouvert à tout vent ! (...) Un soir, je rencontre un avocat avec lequel j'entretiens des rapports d'estime mutuelle. Nous prenons un verre dans un café. Il me raconte les dernières nouvelles du palais, les combinazione, l'arrogance des réseaux, les accords dérisoires et les grandes tractations qui font son quotidien. J'écarquille les yeux. Il se met à rire de plus en plus fort. "Mais c'est la France, Madame ! Vous avez voulu changer la France, mais c'est impossible..." Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ? Editions des Arènes, 330 pages. 19,90 euros. • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.06.03

Le "weblog", nouvelle arme contre les mollahs Courrier International 10/07/2003

Le phénomène des sites individuels est une réponse à la censure imposée à la presse en Iran, mais aussi le symbole d'une nouvelle valeur : l'individualisme. THE GLOBE AND MAIL Toronto CONTEXTE Selon The New York Times, Internet ne touche que 4,6 % des Iraniens. Pourtant, la République islamique veut censurer les sites qui iraient "à l'encontre des valeurs de la société iranienne par leur caractère pornographique". Le 19 avril dernier, Hossein Derakhshan, un jeune Iranien résidant à Toronto, reçut un courriel inquiétant d'un de ses amis resté à Téhéran. Sina Montallebi l'informait qu'il avait été convoqué par la police religieuse. Le lendemain, M. Montallebi devint la première personne dans l'histoire à être emprisonnée pour avoir tenu un weblog. Sa mésaventure prouve que la technologie est capable de subvertir même le plus répressif des régimes. Depuis quelques années, les autorités iraniennes ont réprimé sévèrement la presse réformiste du pays, fermant des journaux et arrêtant des journalistes. Mais il sera plus difficile de fermer Internet. Sina Montallebi est devenu le symbole éclatant de cette génération libérale que les mollahs n'ont pas réussi à faire taire. J'ai rencontré M. Derakhshan dans un cybercafé de Toronto. Le jeune homme est connu dans tout l'Iran pour avoir mis au point le protocole permettant de transcrire les caractères persans à l'écran. Il publie son propre weblog à l'adresse . Il m'entraîne dans une rapide tournée virtuelle de l'Iran moderne. Il me montre des e-magazines portant des titres comme Cappuccino, des sites féministes, ainsi que des weblogs signés de pseudonymes tels que LadySun, Steppenwolf ou IranianGirl. Pour un étranger, ces sites constituent un extraordinaire aperçu de la société iranienne. "Je n'ai pas peur des gens qui cherchent à m'identifier", écrit LadySun, jeune professeur d'anglais à l'université, âgée d'environ 25 ans. "Il leur faudra longtemps pour me trouver. Et, s'ils finissent par y parvenir, ils ne pourront m'accuser de rien." Les weblogs (ou tout simplement blogs ) sont des sortes de journaux individuels, accessibles à tout utilisateur d'Internet, qui proposent des commentaires personnels sur les événements en cours. "Je pense que les weblogs sont particulièrement importants dans un pays où la liberté de la presse n'existe pas", souligne M. Derakhshan. Mais là n'est pas la seule raison de leur popularité. "Le succès des blogs est révélateur des changements de notre système de valeurs. Ils symbolisent la liberté d'expression, l'individualisme, la rationalité et la tolérance", ajoute-t-il. M. Montallebi, qui vient d'avoir 30 ans, était chroniqueur politique dans un organe de presse réformiste. Quand son journal fut fermé par les autorités, il décida d'ouvrir un weblog. Son site connut un succès immédiat, non seulement pour ses analyses politiques, mais aussi pour ses opinions sur le sport ou la vie culturelle. "Les weblogs représentent, surtout pour les jeunes, un excellent moyen d'exprimer leurs points de vue et leurs positions", écrivait-il dans The Guardian de Londres en octobre dernier. "C'est pourquoi ils sont une des voies vers la liberté et la démocratie." Du fait qu'il n'existe aucune loi réprimant l'activité de M. Montallebi, la police a dû inventer de toutes pièces des accusations évoquant des vidéos pornographiques. Le journaliste a passé vingt jours en prison avant d'être libéré dans l'attente de son procès. M. Derakhshan estime à environ 1 million le nombre d'Iraniens ayant la possibilité d'accéder à Internet, où ils font la même chose que la majorité des jeunes Occidentaux : surfer, babiller, parler de sexe et conclure des rendez-vous. Le Net n'est qu'une des nombreuses influences occidentales qui déferlent sur l'Iran. Les gens y captent désormais les télévisions du monde entier. Ils peuvent zapper de la présentatrice en tchador de la chaîne officielle à un défilé de mode dernier cri présenté sur une chaîne étrangère. Et, même si les mollahs tentent de réprimer une nouvelle fois les tenues indécentes, les jeunes Iraniennes s'habillent de façon beaucoup plus libre qu'il y a quelques années. Obligées de mettre de longues tuniques pour toute sortie en public, elles les choisissent de coupe moulante, mettant en valeur les formes du corps, et dans toutes les teintes à la mode. Elles portent des sandales sans chaussettes, et leurs cheveux s'échappent librement de leur foulard. Le maquillage est également de retour. Même si le régime réprime le Net, les jeunes webloggers sont persuadés qu'on ne pourra éternellement les museler. "Tout cela ne durera pas longtemps", prédisait récemment IranianGirl. "Les jours de ce régime sont comptés ." Margaret Wente

 A quoi sert la croissance, si elle ne rend pas plus heureux ? Courrier International 10/07/2003

A partir d'un certain niveau de richesse, l'augmentation du PIB ne se traduit pas par un bien-être accru. Afin de mieux mesurer l'état de satisfaction des sociétés, les pays occidentaux commencent à mettre au point des indicateurs alternatifs. FINANCIAL TIMES Londres 

CONTEXTE "L'augmentation du produit national brut (PNB) n'est pas la fin du développement, et mon pays continue à être guidé par la promotion du bonheur national brut (BNB)", rappelait en septembre 2002, devant l'ONU, le ministre des Affaires étrangères du Bhoutan. Le petit royaume himalayen est le seul pays du monde à avoir adopté officiellement cette philosophie d'un progrès respectueux des valeurs humaines

En France, plusieurs experts s'intéressent de près au concept de BNB, notamment Dominique Méda, auteur de Qu'est-ce que la richesse ? (éd. Aubier, coll. "Alto", 1999), et Patrick Viveret, auteur du rapport Reconsidérer la richesse, remis en 2002 à Guy Hascoët, secrétaire d'Etat à l'Economie solidaire du gouvernement Jospin. Depuis que le monde est monde, l'espèce humaine a dû lutter pour sa survie. Le besoin est la condition normale de l'être humain, et chercher à le satisfaire, l'un de ses instincts les plus profondément enracinés. Mais, aujourd'hui, quelque chose d'extraordinaire est en train de se produire dans le monde développé. Pour la première fois dans l'Histoire, les sociétés sont confrontées à des problèmes non plus de pénurie, mais de surabondance. Nous vivons dans une économie d'excédents où presque tous les secteurs d'activité, anciens et nouveaux, souffrent de surcapacité. Il y a tant de voitures en circulation qu'il n'y a presque plus d'espace pour les conduire. Nous avons tant à manger que nous connaissons une épidémie d'obésité. Il y a tant de choses à acheter, à voir et à faire que nous ne trouvons pas le temps d'en profiter. Trop de tout ? Voilà une utopie que nos ancêtres recherchaient en permanence, sans grand espoir d'y parvenir. Alors pourquoi ne sommes-nous pas un peu plus reconnaissants et nettement plus heureux ? L'économiste britannique John Maynard Keynes avait anticipé, dès 1930, la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Dans un essai intitulé Perspectives économiques pour nos petits-enfants [in Essais sur la monnaie et l'économie, Payot, 1971], il observait que le niveau de vie moyen des individus était resté pratiquement inchangé pendant la plus grande partie de l'Histoire. Bien entendu, il y avait eu des hauts et des bas, mais pas d'amélioration progressive. La révolution industrielle changea tout : malgré une forte croissance démographique, le niveau de vie moyen avait été multiplié par quatre aux Etats-Unis et en Europe depuis le début du XVIIIe siècle, et Keynes prévoyait qu'il croîtrait encore de l'ordre de quatre à huit fois dans les cent années à venir. On pouvait donc imaginer que l'éternel problème de l'humanité, la lutte pour la survie, serait résolu dans un avenir prévisible. Désormais, disait Keynes, "le problème véritable et permanent de l'homme sera de savoir comment employer la liberté arrachée aux contraintes économiques" pour vivre "de manière sage, agréable et bonne". Le temps a donné raison à Keynes sur les deux points, les prévisions économiques et leurs implications. La production par habitant a augmenté au moins aussi vite qu'il l'avait prédit, et notre transition vers une société de la surabondance, et non plus du besoin, est au moins aussi problématique qu'il le craignait. Si le récent boom économique a considérablement accru le niveau global de prospérité, il ne s'est pas accompagné d'un sentiment accru de bien- être. De fait, les "enquêtes sur le bonheur" menées aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Europe continentale montrent que le niveau de bonheur est resté au mieux stationnaire et qu'il a parfois décliné au cours des trente dernières années. Cela tient sans doute au fait que les fruits de cette prospérité accrue ont été inégalement répartis. Même dans les riches pays occidentaux, un grand nombre de personnes vivent encore dans la pauvreté et beaucoup d'autres ont du mal à joindre les deux bouts. Mais ce sentiment de mal- être de la société peut également s'expliquer par la "pyramide des besoins", élaborée en 1943 par le psychologue béhavioriste Abraham Maslow. A la base de sa pyramide se trouve tout ce qui est essentiel à la vie, comme la nourriture, l'eau et le confort matériel. L'étage au- dessus représente le besoin de sécurité et de protection. Viennent ensuite le besoin d'amour et d'appartenance - et notamment le besoin de se sentir accepté par la famille, la collectivité et les collègues de travail -, puis le besoin d'estime de soi et des autres, et le besoin de reconnaissance. Enfin, au sommet de la pyramide, on trouve ce que Maslow appelait l'accomplissement personnel, c'est-à-dire le bonheur que procure à l'être humain le fait d'avoir réalisé son potentiel. A ce stade, l'individu cherche, par exemple, à développer ses connaissances ou à accumuler les expériences esthétiques pour son propre plaisir, et peut aider les autres à s'épanouir. Maslow affirmait que le besoin d'accomplissement personnel est la motivation la plus élevée de l'être humain, mais qu'il fallait avoir satisfait le niveau de besoin inférieur avant de pouvoir passer au suivant. L'argent est bien entendu très important pour remplir les conditions préalables au bonheur. Sans argent, l'individu ne peut pas satisfaire ses besoins élémentaires et a peu de chances de dépasser le premier niveau de la pyramide. Le problème, c'est que les hommes, ayant passé presque toute leur histoire à lutter pour la survie, en sont venus à croire que la clé d'un bonheur accru réside dans une prospérité accrue, même lorsque les besoins élémentaires ont été satisfaits, alors que la pyramide de Maslow laisse entendre tout autre chose. Il est intéressant de constater que les enquêtes sur le bonheur confirment la proposition de Maslow. Elles montrent en effet que les personnes ayant de très faibles revenus deviennent nettement plus heureuses lorsque leurs revenus s'accroissent, mais qu'au-delà d'un niveau de revenus relativement modeste (à partir de 10 000 dollars par an) les accroissements supplémentaires n'apportent que très peu de bonheur supplémentaire. Ce qui est valable pour les individus l'est aussi pour les nations. Certes, les habitants des pays riches déclarent des niveaux de bonheur plus élevés que ceux des pays pauvres. Mais, lorsqu'un pays atteint un certain niveau de développement économique - grosso modo, celui de la Grande-Bretagne des années 50 -, l'accroissement de la richesse nationale a un impact quasi nul et peut induire une diminution du bonheur. Quelles en sont les implications ? Que l'argent ne fasse pas le bonheur des individus, cela tout le monde le sait depuis longtemps. Mais savoir qu'au-delà d'un certain point la richesse ne fait pas non plus le bonheur des sociétés est une tout autre chose. Depuis un demi-siècle au moins, les Etats ont utilisé le produit intérieur brut (PIB) - ou son proche parent, le produit national brut (PNB) - comme indicateur de bien-être. Mais, s'il n'y a plus de corrélation entre le PIB et le bonheur, cela remet en cause l'un des objectifs clés des politiques publiques, qui est de maintenir le PIB sur une trajectoire ascendante. Le problème de l'utilisation du PIB comme indicateur du bien-être, c'est qu'il ne mesure que des éléments auxquels on peut donner une valeur monétaire. En conséquence, il ne rend pas compte des choses qui prennent de l'importance pour les gens une fois que leurs besoins élémentaires ont été satisfaits. Ainsi, le temps est devenu si précieux pour beaucoup d'entre nous qu'on le surnomme "la nouvelle monnaie", et pourtant le PIB ne le prend pas en considération. Pis encore, le PIB compte souvent comme des gains des choses qui rendent en fait les gens plus malheureux. Prenons le deuxième niveau de la pyramide de Maslow, qui représente le besoin de sécurité. Lorsque la criminalité augmente, l'accroissement des dépenses en systèmes de surveillance, alarmes antivol, armes à feu et bombes antiagression contribue à la croissance du PIB. Mais les gens sont moins heureux parce qu'ils se sentent moins en sécurité. L'augmentation du taux de divorce fait aussi progresser le PIB parce qu'elle se traduit par des dépenses accrues en frais d'avocat, en aide psychologique, en logement. Pourtant, cela va à l'encontre de la satisfaction du besoin d'amour et d'appartenance. De même, le nombre croissant de dépressions, une maladie qui fait des ravages dans les sociétés occidentales, vient grossir le PIB en raison des sommes considérables dépensées en antidépresseurs et en psychothérapie. Or cela nuit énormément à l'estime de soi. Comme Keynes, nous pouvons faire des extrapolations à partir de la croissance du PIB et voir où nous en serons dans cent ans. Grâce aux miracles de la croissance composée, un accroissement annuel de 2 % nous rendrait sept fois plus riches d'ici à 2103, et pas moins de dix-neuf fois plus riches si cet accroissement était de 3 %. Que ferions-nous de notre immense richesse ? Aurions-nous dix-neuf fois plus de voitures, dix-neuf fois plus de maisons et chacun sa flotte d'avions et de yachts ? Et où mettrions-nous tout cela ? Aurions-nous dix-neuf fois plus de vacances ? Comment trouverions-nous le temps de les prendre et où dénicherions-nous un coin qui ne soit pas envahi par d'autres vacanciers ? Et, plus important encore, serions-nous plus heureux ? Etre exposés à dix-neuf fois plus de publicité et acheter dix-neuf fois plus de biens de consommation nous aiderait-il à atteindre les niveaux supérieurs de la pyramide de Maslow ou bien serions-nous simplement dix- neuf fois plus à court de temps, dix-neuf fois plus déprimés, dix-neuf fois plus divorcés et dix-neuf fois plus malheureux ? Plutôt que d'attendre d'en arriver là, on peut imaginer de redéfinir le progrès en cessant de faire du PIB un synonyme de bien-être et en se donnant pour objectif d'accroître le bonheur, et pas seulement la richesse. Aussi farfelue que l'idée puisse paraître, plusieurs tentatives ont déjà été faites pour concevoir d'autres mesures du progrès humain. En général, elles prennent le PIB comme valeur de base et le corrigent en tenant compte du coût théorique des "éléments regrettables" qui nuisent à notre bien-être. L'une de ces mesures est l'indicateur de bien-être économique durable, élaboré en 1989 par un ancien économiste de la Banque mondiale, Herman Daly, et par le théologien John Cobb. Cet indicateur prend comme point de départ les dépenses de consommation des ménages, auquel on ajoute la valeur du travail domestique non rétribué. De nombreux éléments considérés comme positifs dans le PIB, tels que le coût de la criminalité, des accidents et de la pollution, sont ensuite retranchés. Un certain montant est également déduit pour la répartition inégale des revenus, qui peut provoquer plus de jalousie et de frustration chez ceux qui se trouvent en bas de l'échelle que de bonheur chez les quelques personnes qui gravitent en haut. En outre, un coût théorique - considérable - est imputé à la dégradation de l'environnement et à l'épuisement des ressources naturelles. La fondation américaine Redefining Progress a élaboré un indice similaire, baptisé "indicateur de progrès véritable" (IPV). On ajoute ici la valeur du travail bénévole et on soustrait un chiffre représentant la perte de temps libre supportée par ceux qui travaillent trop. Ces deux indicateurs ont été calculés sur des périodes passées, et tous deux donnent des résultats plus proches de ceux des enquêtes sur le bonheur que le PIB. Aux Etats-Unis, l'indicateur de progrès véritable augmente parallèlement au PIB du début des années 50 à l'année 1970 environ, date à partir de laquelle sa trajectoire se sépare de celle du PIB pour amorcer une descente. C'est précisément le moment où les Américains ont commencé à être moins heureux. Au Royaume-Uni, on assiste à un phénomène similaire avec l'indicateur de bien-être économique durable. Ces indices sont évidemment imparfaits. Ils cherchent à attribuer une valeur monétaire à des éléments qui ne peuvent pas être évalués avec précision. De plus, lorsqu'on commence à faire la liste des choses qui rendent les gens heureux ou malheureux, il est difficile de savoir où s'arrêter. Pour leurs partisans, ils représentent malgré tout un meilleur instrument de mesure du progrès que le PIB et fournissent au moins une base utile pour discuter de ce que devrait être cet indice de substitution. Si elle était mise en place, une nouvelle mesure du progrès bouleverserait l'ordre des priorités de l'action publique. Par exemple, la course à la productivité pourrait perdre de l'importance au profit d'une réduction obligatoire du temps de travail permettant aux gens de consacrer plus de temps à leur famille et à la collectivité. On pourrait entreprendre de réduire les inégalités en exigeant des entreprises et des plus fortunés un effort de solidarité accru. De même, une forte hausse des taxes sur l'utilisation des ressources non renouvelables pourrait contribuer au financement de solutions à la dégradation de l'environnement et des structures sociales. On trouvera plus de partisans de ces solutions au centre gauche, chez les tenants de la transformation sociale, que parmi les défenseurs du capitalisme libéral. Mais, comme l'avait prédit Keynes, les riches pays occidentaux sont arrivés à un tournant : nous entrons dans une ère postmatérialiste, dans laquelle le bonheur devient une priorité politique et culturelle. La psychologie hédoniste, ou étude du bonheur, est un secteur en pleine expansion. L'une de ses figures de proue est Daniel Kahneman, colauréat du prix Nobel d'économie en 2002. En mars dernier, le Pr Richard Layard a donné trois conférences sur le bonheur à la London School of Economics, dans lesquelles il a qualifié le PIB de "piètre mesure du bien-être". Et, fait révélateur, la cellule de prospective du cabinet du Premier ministre britannique a publié en janvier dernier un document de réflexion intitulé Life Satisfaction : the State of Knowledge and Implications for the Government [Satisfaction vitale : l'état de la question et ses implications pour la gestion des affaires publiques]. Le document concluait, entre autres, qu'il y avait de "bonnes raisons pour que l'Etat intervienne pour accroître la satisfaction vitale". Chacune des 64 pages du document portait clairement la mention "Ceci n'est pas une déclaration de politique". Il manquait juste le mot "encore". Sous peu, le bonheur deviendra la nouvelle monnaie, et la Grande-Bretagne pourrait avoir son ministère du Bon Temps. Richard Tomkins* * Elu journaliste économique de l'année 2003 par le World Leadership Forum. 

lettre d'une maman 15/05/03

Je ne sais si une si petite lucarne pourra contenir un message aussi débordant d'émotion et de gratitude... C'est en cherchant la partition du "Hans im Schnockeloch" que je suis tombée dans votre site (comme Obélix dans sa marmite !)et j'y ai passé plus d'une heure fantastique - sans en épuiser toutes les ressources. Comment ne pas être captivée par ces sujets si divers - mais qui coïncident si exactement avec mon vécu personnel? En effet j'ai fondé ma famille au Cameroun, y ayant vécu 4 ans, et l'Afrique reste dans mon coeur comme une blessure ouverte, un deuxième pays, un rêve à jamais perdu... Après la Mission et l'oecuménisme, le bilinguisme est devenu une seconde bataille - nous faisons partie de cette poignée de fous qui s'est lancée dans l'aventure ABCM dans un contexte et une ville plus qu'hostiles... Pour le plus grand bonheur de nos enfants à qui nous avons offert une passerelle vers nos amis de Hollande, d'Allemagne - et du monde entier ! Votre site si riche est une invitation à la curiosité : j'ai papillonné entre PBVE et RGO! Un petit regret concernant cette étude : aucune mention à propos de l'allaitement... qui permettrait certainement, s'il était encouragé, de diminuer considérablement l'incidence du RGO. Si vous avez des futures mamans à convaincre... j'ai connu les plus beaux mois de ma vie de femme en allaitant mes trois enfants. Jamais je n'aurais réussi ... si j'avais été primipare en France. La pression familiale et sociale - associée à la méconnaissance des médecins-hommes et à la mauvaise volonté des maternités et du lobby des laits maternisés est tout simplement énorme ! J'en pleurerais de voir ces mères stressées par le timing et la composition du biberon, et ces bébés qu'on laisse pleurer dans le vide... Notre langue dans ce domaine est bien grossière, puisqu'elle ne considère que l'aspect fonctionnel (nourrir - allaiter = vache laitière ? ) d'un geste d'amour . Alors que le verbe "stillen" évoque aussi l'apaisement du petit être qui trouve chaleur et réconfort - en plus du lait - dans le sein de sa mère.

Nathalie H. (extraits du guest book, 15/05/2003)

Fer unseri Sproch Christ in der Gegenwart Juni 2003 (transmis par Dr Martin WEBER, Mainz)

Das französische Statistik Institut veröffentlichte soeben eine Untersuchung, wonach nur noch 39 Prozent der EIsässer ihren Dialekt sprechen. Vor vierzig Jahren waren es mehr als achtzig Prozent. Der alemannische Dialekt ist neben dem Okzitanischen, dem südfranzösischen Dialekt, die wichtigste Regionalsprache Frankreichs. Die Studie weist ein starkes Stadt-Land-Gefälle auf. In Straßburg, Colmar und Mulhouse wird das Elsässische am wenigsten gesprochen. Dagegen hält sich die Mundart vor allem im ländlichen Norden und in der Gegend um Saverne. Nach 1945 galt der elsässische Dialekt als die Sprache der ehemaligen deutschen Besatzer. Die Regierung Frankreichs versetzte viele Beamte aus dem Inland in die Grenzregion, und in den Schulen wurde die Mundart verboten. Inzwischen hat in Eigeninitiative eine kulturelle Gegenbewegung eingesetzt. Es gibt entsprechende VolkshochschulKurse. Die mundartlichen Abendnachrichten des staatlichen FernsehSenders France 3 Alsace haben einen Marktanteil von vierzig Prozent. Jedes Jahr findet das Dialektfestival "E Friehjohr fer unseri Sproch" mit Theater, Lesungen, Liederabenden, Märchenstunden statt. SyIvie Troxler-Lasseaux, die ein Elsässisch-Lehrbuch für Kinder herausgegeben hat, sagt über die Motive: "Der Dialekt hat mir bei der Erziehung ermöglicht, die Kinder für unser regionales Kulturerbe, unseren Humor und un- sere Wurzeln zu sensibilisieren."

LA BARQUE DANS LE VIEUX RHIN Claude Vigée, dans le Creuset du vent et http://www.sdv.fr/judaisme/perso/vigee/  

Es wààrt schun làng e schwàrzes schiffel im Ried : es schlooft im schilf an de roschtiche kett. Fer wenne denn ? fer wenne denn ? Fàhrt's endii helluf sunnewàrts, odder rutscht's ball runter bis en de blinde sumpf? Wer weiss es denn ? wer weiss es denn ?

Depuis longtemps, longtemps, la barque noire attend amarrée immobile au cœur du Ried brumeux. Entre les joncs elle somnole au bout de sa chaîne rouillée. Mais qui donc attend-elle, sur la rive déserte ? Va-t-elle bientôt fuser, faucon, vers le soleil, ou sombrer dans la boue jusqu'au fond du marais - qui le saura jamais ? qui le saura jamais ?

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